Boone, 03/06/2026
Mon rendez-vous avec les ours, étant donné mon merveilleux talent d’exploratrice, aura été la grotte d’un zoo. De bons gros patauds d’ours noirs, sommeillant ou quémandant des friandises, de ceux dont on comprend très bien qu’ils finissent en peluche dans le lit des enfants. Mes trekkings en montagne sont si nombreux et si aventureux, que la probabilité d’une rencontre fortuite, sans l’heureuse protection d’une rambarde, est quasi-nulle. Mais l’histoire n’est pas terminée, les ours aiment la Caroline du Nord, ils l’aiment au point qu’ils ne s’opposent pas à de petites visites impromptues, dans les jardins, et parfois même dans les centres urbains. Si je ne vais pas au-devant d’eux, peut-être viendront-ils au-devant de moi. J’ai appris qu’il y avait trois règles, l’ours brun et l’on se couche au sol, l’ours blanc et l’on est tout content, l’ours noir on perd un peu espoir.
En fin de compte, il faudra que je triche, j’embellisse, je dramatise : il y a toujours un peu d’orgueil dans les comptes rendus de voyage, et l’on n’apprécie pas beaucoup au retour d’entendre les plus avisés remarquer ce que vous avez manqué. C’est pourquoi, il y a une expérience dont je peux me vanter et dont peu de monde déniera la singularité : je lis, j’écris sous la patte menaçante d’un grizzly. Il
y a des rats de bibliothèque, mais lui, c’est un ours de bibliothèque. Il domine les rayonnages, les apprentis lecteurs, les bureaux et les ordinateurs du haut de ses trois mètres, et, sous sa stricte surveillance, je ne peux que bien me tenir.
Quant aux animots de Derrida, l’affaire passe ici par les conventions de la représentation : la bête dressée, sauvage, irréductible, la gueule hérissée de crocs, les griffes terrifiantes, voilà ce que le travail de naturalisation ancre dans nos mémoires. Pour toujours la bête est empaillée dans l’attitude la plus batailleuse, la plus querelleuse. Ce trophée de chasse révèle ainsi, qu’en dépit de sa puissance formidable, des hommes l’ont capturé, l’ont vaincu et qu’ils auront raison de poursuivre partout les vestiges d’une monstrueuse primitivité.
L’affaire ne s’arrête pas si tôt. L’immobilité défaisant la peur, les enfants des écoles ont rendu visite à ce grand spécimen, l’ont nommé Frederick, Fred plus familièrement, c’est-à-dire qu’ils l’ont dompté peu à peu. À force de caresses et d’années à la poussière, Fred a perdu du lustre de son beau pelage brun, du feu rougeoyant de sa langue et de ses mâchoires, si bien qu’il lui fallut être brossé et maquillé. La coloration carminée rehausse évidemment la puissance mortelle des maxillaires, renforçant le mérite de la conquête, exprimant une fois encore, qu’en dépit de son corps fragile et mal doté, l’être humain s’affirme comme le prédateur suprême.
