Malestroit, le 4 octobre 2026
Le 1er octobre, j’ai reçu d’une adresse ice.dhs.gov – une adresse contenant le sigle ICE cela ne vous réjouit pas trop fort –, un avis selon lequel mon visa était parvenu à expiration, il m’était en conséquence prescrit : « You must prepare to depart the United States ». J’avais anticipé cette date, mieux valait ne pas traîner. Cette sommation (You must) m’a rappelé un épisode antérieur ancien, j’étais arrivée aux États-Unis la veille, le lendemain l’administration affolée me cherchait de toute part sur le campus, j’avais pénétré sur le territoire sans les autorisations nécessaires. L’affaire ne pouvait que me laisser perplexe, étant donné que j’étais arrivée par avion depuis l’Europe, que je n’avais pu faire autrement que de franchir le bureau de l’immigration à mon entrée, présentant mon passeport, mon document J-1, mes doigts dans l’encre, mon faciès sous ses différents profils, et que j’avais bien entendu auparavant laissé de côté mon portable, ma ceinture, abandonné aux rayons X le contenu entier de mes bagages et de mon sac à main.
De fait, il s’avéra que l’officier avait oublié une estampille qui annulait l’enregistrement. Je reçus donc une lettre, une vraie lettre sur papier à entête, il y planait un aigle peu amène, et surtout, en caractères majuscules, ce mot redoutable : ILLEGAL. J’étais devenue une étrangère illégale et je devais repartir dans les plus brefs délais.
Il se trouve que mon degré d’illégalité étant très légal, l’erreur a été rectifiée dans la journée même, cependant, je n’ai jamais jeté la lettre, tant j’imagine qu’elle peut être impressionnante, violente et redoutable pour qui ne se trouverait pas dans cet intervalle du malentendu, tel que j’avais eu à le vivre. Encore qu’avec le recul, la réception d’un avis comminatoire, mais officiel, semble presque respectable en comparaison des exactions commises désormais chaque jour, attrapant les victimes sans préavis, sans recours et sans trace.
Me promenant dans la petite commune de Malestroit, je découvre par hasard dans une vitrine une pancarte datant de la séparation de Berlin en deux zones : « You are leaving the American sector ». Cet avertissement placardé à Checkpoint Charlie prend une curieuse résonance dans le contexte que je viens de décrire. En effet, je quitte le secteur américain, cela relève bonnement de l’assertif. Pourtant, la fameuse petite phrase excédait le simple constat, prévenant que bientôt l’on allait passer de l’autre côté, or, cet autre côté signifiait une ville contrôlée par l’armée soviétique, une ville ayant choisi le rouge, une ville qui vous dépouillait de vos biens, de votre liberté et où régnait cette horrible prétention : l’égalité. Il y a dans ces quelques mots –You are leaving the American sector – une charge prémonitoire, en quittant la bienveillante, tolérante, protectrice administration de l’Ouest on pénétrait à ses risques et périls dans un dangereux inconnu. Que ces jugements soient réversibles, l’expérience nous l’a quotidiennement enseigné, cependant, des décennies s’étant écoulées, les oppositions s’étant de plus en plus brouillées, la pire menace consisterait aujourd’hui dans cet inévitable écriteau, ni Est, ni Ouest, les secteurs, peu importe leur nom, sont juste bons à être quittés.