Music From The South

Boone, le 14 août 2026

 

J’ouvre le livre Step It Up and Go*, publié par David Menconi en 2020, et je m’amuse des premières lignes : « Before I moved to North Carolina, I knew next to nothing of the state’s music history. I’d heard of Doc Watson and Earl Scruggs, and I’d heard some of the North Carolina-based acts on college radio and the underground-rock couch circuit that extended to Texas and Colorado, my previous states. But beyond Doc, Earl, Let’s Active, the dB’s, Superchunk, and a handful of others, I was the blankest of slates**. » Si Menconi déclare qu’il ne connaissait à peu près rien à la musique de Caroline du Nord, le peu de noms qu’il énumère paraît déjà une somme à côté de ce que j’aurais pu mentionner, mais, comme il finit par écrire un ouvrage entier sur le sujet (sous-titré : The Story of North Carolina Popular Music), je me dis que j’ai peut-être mes chances.

La bizarrerie est que la liste des groupes qu’il met en avant n’a aucun point commun avec la mienne. Cette dernière comporte exactement trois noms : Nina Simone, Thelonious Monk et John Coltrane. Je ne sais pas si ces musiciens sont représentatifs de la région, tous l’ont quittée assez rapidement, mais ce que je sais c’est qu’ils y sont nés, et c’est leur voisinage qui m’interpelle.

Tryon, commune dont Nina Simone (Eunice Waymon de son premier nom) est originaire, est à deux heures de Boone, la maison de bois a été récemment restaurée, à l’origine elle ne possédait ni eau ni électricité, et c’est là que la fillette a traversé la Grande Dépression et la Deuxième Guerre Mondiale. Révélant très tôt des capacités au piano hors du commun, les habitants contribuèrent financièrement à lui faire donner des leçons. F. Scott Fitzgerald a vanté la sociabilité locale, ce que cette collecte vérifie, mais les limites de cette aménité sont vite atteintes, lorsque, l’enfant donnant un premier récital, ses parents sont interdits d’assise dans les premiers rangs, du fait des lois Jim Crow (Le film Nina, réalisé par Cynthia Mort et sorti en 2016, s’ouvre sur cette scène fondatrice). Cette situation révolte la toute jeune pianiste pour qui commence alors la longue série d’insultes qui va émailler sa carrière et fermenter son engagement politique, en particulier la terrible humiliation qu’est son refus d’admission au Curtis Institute of Music en raison de sa couleur de peau, alors que sa performance excède celle de ses concurrents.

Quitter le Sud, la ségrégation et la misère qui y sévissent, est une obsession qui grandit rapidement, chez quantité d’Afro-Américains en général, et d’artistes en particulier : Nina Simone se rend à New York où elle va étudier le piano classique à la Juilliard School, Thelonious Monk quitte Rocky Mount encore enfant, entraîné par sa famille à Manhattan, où il étudie lui aussi le piano classique, John Coltrane, né à Hamlet, travaille la clarinette puis le saxophone tandis qu’il effectue sa scolarité secondaire à High Point, il déménage avec sa mère à Philadelphie à l’âge de dix-sept ans. L’échappée tient de l’illusion, la découverte du Nord dément très vite l’image de tolérance qui lui est associée.

Hospitalières ou non, mon but n’est pas d’évoquer ces grandes cités et les possibles qu’elles réservent, il consiste à chercher en quoi l’enracinement en Caroline a pu marquer l’œuvre, or, les éléments de réponse sont modestes : d’autant plus modestes que comme le chante Nina Simone, « I don’t belong here, I don’t belong there », l’idée de racine est antithétique à celle de répression. Comment s’identifier à une région, à un pays pour lesquels vous êtes essentiellement indésirable ?

On n’échappe cependant pas au façonnage des premières années, à cet égard il semble que l’inspiration venue du gospel chez Nina Simone soit liée aux heures de piano dispensées dans l’église méthodiste de sa ville, c’est le lieu qui lui était offert pour répéter et accompagner à la fois les fidèles. Plus tard, alors qu’elle a depuis longtemps quitté sa région natale, la chanson Mississippi Goddam, écrite en 1963, met directement en cause le Mississippi, l’Alabama, le Tennessee. Elle y dénonce, à la suite de l’attentat perpétré contre l’église baptiste de Birmingham, attentat qui a tué quatre fillettes, la série infinie des cruautés endurées par les Noirs du Sud. Elle ne prononce pas le nom de la Caroline, pourtant la mémoire des violences de l’enfance s’immisce sans aucun doute dans cet ensemble.

“Hound dogs on my trail

Those school children sitting in jail

Black cat cross my path

I think every day’s gonna be my last***.”

Bien que le quotidien soit une constante menace, le discours officiel est à la patience, la déségrégation demande du temps, répète-t-on, d’où la ponctuation ironiquement trouvée de ‘do it slow’ en réponse. “Washing the windows, Do it slow, Picking the cotton, Do it slow”… les emplois subalternes, les tâches serviles ne méritent pas mieux que cette lenteur d’exécution.

 

Pour Monk, bien qu’ayant très peu vécu en Caroline, l’idée est que le Sud est un ferment pour les compositions : tirés à la fois des negro-spirituals et du blues, ses morceaux empruntent à une culture qui lui est transmise plus peut-être par l’écoute que par l’immersion dans la musique locale. Du Bluegrass, genre développé dans les Appalaches, il prend le sens de l’improvisation, certains rythmes, le refus aussi de l’abandon de la mélodie pendant les solos, ce qui s’observe couramment dans le jazz. Le paradoxe est que le Bluegrass contemporain s’appuie à son tour sur les trouvailles harmoniques, les arrangements dissymétriques du pianiste. Bien que ne s’étant produit que rarement dans sa géographie d’origine, un confrère, le saxophoniste Paul Jeffrey, rapporte que Monk s’annonçait volontiers comme un Tar Heel, surnom des habitants de Caroline du Nord. Ce surnom provient de ce qu’anciennement on travaillait beaucoup le goudron, que les ouvriers, sous l’effet de la chaleur, se déchaussaient, piétinant la matière poisseuse, ils laissaient ici et là leur empreinte. La connotation est donc péjorative, renvoyant à la désignation d’une classe très pauvre. Pendant la Guerre civile, l’appellation est reprise dans une version positive, les pieds plantés dans le sol témoignent alors de la bravoure des soldats, mais je serai encline à penser que c’est la première référence que le compositeur revendiquait avec fierté.

 

Quant à mon dernier exemple, John Coltrane, il a reçu la même imprégnation religieuse que les deux précédents, ce sont les chants gospel qui constituent son premier rapport avec la musique. Ses grands-parents sont pasteurs et les hymnes de l’église méthodiste lui sont familiers. Il a en outre beaucoup écouté les musiciens de rue, ce qu’il restitue partiellement dans l’album Coltrane Plays the Blues (1960). Le même épisode qui a inspiré la chanson de Nina Simone lui fait écrire Alabama (1964), morceau où tout participe par le phrasé et la cadence à traduire la violence ségrégationniste du Sud. De cet artiste, je devrais pouvoir dire quelques mots personnels, car j’ai eu l’occasion de voir interpréter une partie de son répertoire à New York, mais j’ai à son sujet la même anecdote qu’avec Aimé Césaire rencontré à Paris : tandis que mon compagnon échangeait toute sorte de propos avec l’écrivain, je regardais ailleurs, tapotait du pied d’impatience, n’ayant pas même identifié notre interlocuteur, tandis que mon compagnon, dans cette boîte de jazz, scandait avec passion les notes de l’homme de légende, je tapotais du pied d’impatience, prouvant par deux fois mon imbécillité.

 

David Menconi convoque au fil des chapitres une longue série d’interprètes, ainsi qu’une variété de styles que je ne me fais pas fort de restituer, je pourrais conclure avec perfidie qu’il vous est loisible de suivre le conseil donné par le titre du livre : Lancez-vous ! Les plus perspicaces auront compris que ce sont les mots d’une chanson, un blues de Blind Boy Fuller datant de 1940, mais qu’il y a plus de chance que vous connaissiez dans sa reprise par Bob Dylan en l’an 1992.

 

 

*« Passez à la vitesse supérieure et lancez-vous. »

**« Avant de m’installer en Caroline du Nord, je ne savais pratiquement rien de l’histoire musicale de cet État. J’avais entendu parler de Doc Watson et d’Earl Scruggs, et j’avais découvert certains groupes originaires de Caroline du Nord sur les radios universitaires et dans le circuit underground de concerts entre amis qui s’étendait jusqu’au Texas et au Colorado, les États où j’avais vécu auparavant. Mais à part Doc, Earl, Let’s Active, les dB’s, Superchunk et une poignée d’autres, je partais de zéro. »

***« La meute de chiens est à mes trousses,

Les petits écoliers sont en prison.

Un chat noir traverse ma route

Chaque jour me semble devoir être mon dernier. »