School Dream

Boone, le 13 août 2026

 

Après des semaines à être déserté, le campus se remplit d’un seul coup, dans l’urgence de la reprise de lundi. Les voitures se touchent dans les rues, les coffres se vident aux abords des dortoirs, la famille s’organise autour des emménagements, installe couvertures, vaisselle, vêtements, confectionne la chambre idéale où faire vivre à son rejeton une année d’indépendance après une adolescence chaperonnée.

Dans les faits, cela m’est complètement égal. Le commencement de l’année académique ne me concerne en rien, je n’ai ni à enseigner, ni à encadrer quelque rencontre que ce soit. Et pourtant, il faut croire que le mot de rentrée, du moment qu’il plane tout autour, a enclenché chez moi de vieux réflexes, ravivant ces cauchemars qui ont marqué des décennies de ma vie onirique à la veille de reprendre les cours. Cette nuit, j’ai cherché en vain le lycée dans lequel j’étais attendue. Je ne connaissais pas son nom, mais sa rue apparemment, et j’allais d’un passant à l’autre, demandant mon chemin. Égarée par de multiples renseignements contradictoires, tout ce que je ressentais était la frayeur d’être en retard, il devenait impossible d’entrer en classe en temps voulu, au point que je me demandais s’il ne valait pas mieux assumer d’être absente, de renoncer, de rentrer chez moi, pour reparaître contrite le lendemain. Manquer le jour de la reprise, mon intériorisation des normes du travail me l’interdisait cependant.

Enfin, je me suis trouvée dans la cour de l’établissement. Les élèves sont montés, or, me voilà envahie par une nouvelle inquiétude : j’ignore tout de mon emploi du temps. Ai-je même cours à cette heure ? Je n’ai pas de réponse à cette question. Assez penaude, je me présente devant quelqu’un qui doit être une surveillante générale : elle désigne ma salle par un numéro. Manifestement, je suis étrangère à la configuration des lieux, je dois tâtonner affreusement, guidée seulement par le bruit de voix contrastant avec le silence qui règne ailleurs, là où les professeurs sérieux ont pris en charge leur groupe depuis longtemps.

La dernière étape de ma dégringolade consiste dans ce vide mental qui me vient devant des élèves dont je ne connais pas le niveau, j’ignore jusqu’au contenu qu’il me faut leur dispenser. Me traverse vaguement l’idée qu’une dictée conviendrait, mais une dictée pour faire connaissance, n’est-ce pas la pire ânerie ?

L’on dit parfois que l’on assied son autorité dans les premières minutes : je me convaincs que j’ai tout perdu, maîtrise, crédibilité, respectabilité, l’année entière n’est déjà plus qu’une suite d’avanies, d’affronts, d’heures endurées dans la désolation. À ce stade de déréliction, l’unique bienfait tient au réveil.

La version 2026 de mon rêve d’école reprend l’un des grands thèmes d’autrefois : le ratage. Il y faut invariablement cet ingrédient, un espace, un jour inadéquats, le cauchemar est une course tentant d’établir in extremis le juste rendez-vous, alors qu’il n’y a plus autour de moi que chausse-trapes. Dans sa formulation estudiantine, l’histoire me menait assise sur l’herbe, où, la copie d’examen sur les genoux, j’essayais d’écrire à peu près lisiblement un devoir au grand vent.

Il m’aura donc suffi de les apercevoir, tous ces candidats universitaires, pour que m’assaille de nouveau une vie entière articulée autour de ce calendrier unique et irrévocable : classe vs vacances. Et même avec le recul, sempiternellement, la classe ressort du coffre, s’installe dans ma chambre, se glisse sous les couvertures, ténébreux rappel d’une dépendance à cet encombrant chaperon.