Boone, 21 mai 2026
Évidemment tu en étais restée aux autos-tamponneuses glissant sur la piste métallique lisse et brillante, à ces machines toutes rondes aux contours enrobés de gros caoutchouc, à ce manège d’enfant aux secousses un peu rudes, mais physiquement calculées pour que les heurts ne soient jamais blessures. Même si cette invention, américaine déjà, encourageait une certaine turbulence, ce n’était que fanfaronnade en proportion de cette attraction organisée hier à ta porte : The Tour of Destruction. Cinq mille spectateurs pour assister à ce qu’en français on appelle un derby de démolition, c’est-à-dire une course de camions gigantesques dont la seule finalité est de se tamponner jusqu’à la réduction en pièces détachées, ou l’incendie. La règle du triomphe : demeurer le dernier véhicule en état de fonctionnement.
Plaisant spectacle, isn’t it ?
Une telle monstruosité a suscité ta curiosité, tu aurais voulu apercevoir de loin jusqu’où se loge la vilenie, mais heureusement, une entrée à cinquante dollars, une place de stationnement à quarante ont eu rapidement raison de ton avidité sociologique.
À ce point, tu sens tout ton monde fort déçu. Tandis qu’on attendait de toi une description intense de la férocité et des combats, du métal qui se plisse, se déchire, se contorsionne, des chocs de poids lourds démesurés, des bruits assourdissants, du fracas et des flammes, tu rédiges un texte pour conclure : je n’ai rien vu. C’est à peu près aussi convaincant que les articles de presse rédigés en chambre par des journalistes et non des reporters.
Cependant, tu as gardé en tête une question : que deviennent donc les cascadeurs ? Meurent-ils à la fin comme dans une lutte de gladiateurs ? Sortent-ils assommés et en sang de ces affrontements diaboliques ? Ont-ils été remplacés désormais par une conduite autonome ? La réponse est non. Harnachés, casqués, ils sont bien derrière le volant, entre les parois de leur habitacle renforcé, sans pare-brise, sans vitres, et quand le moteur surchauffe, que la benne est démantelée, la cabine bringuebalante, que la technique abandonne et qu’eux-mêmes n’en peuvent plus, ils se jettent à bas.
Plaisant métier, isn’t it ?