Animots (3) : Les loups

Abingdon, Virginia, 3 juin 2026

« Au loup ! Au loup ! » criait le berger d’Ésope, mensonge ou vérité, les loups ne lui répondraient plus. Dans la péninsule d’Albemarle, les chasseurs ont laissé place aux vétérinaires, aux soigneurs, aux gardiens, qui veillent avec scrupule l’ultime trentaine d’individus. Des loups rouges, dont on n’est pas sûr qu’ils appartiennent à l’espèce du loup, dont on ne peut pas dire non plus qu’ils soient rouges, dont on ne peut affirmer qu’ils continueront de vivre. La démarche est parfaitement rationnelle, on commence par décimer, puis on tâche en vain d’essaimer.

C’est ennuyeux pour Abingdon, qui a fait de ce mammifère son image touristique. Daniel Boone, l’explorateur, n’aurait pas, en son temps, eu l’imagination de crier « Au loup ! », il en aurait soudainement été encerclé et n’aurait pu assister qu’impuissant à la dévoration de ses chiens. La troupe semblait installée sans vergogne au plein centre de la commune, commune qui devint, par acte illocutoire, Woolf Hills. Mais, de 1760 à nos jours, la faune locale s’est épuisée, ne laissant derrière elle que l’anecdote, ainsi que les mots vides de la nomination. Abingdon redevint Abingdon, ce fut prudent.

Il eût été désastreux cependant d’attenter à l’emblème, paradoxalement plus résistant que l’animal lui-même. Par une espèce de renversement dont les humains sont coutumiers, ce carnassier redouté et haï, pourchassé, exterminé, parcourt désormais toutes les rues. La statufication recèle une série de mérites : elle métamorphose la violence en une paralysie rassurante, coupe court au risque d’un surgissement intempestif, l’animal, figé au carrefour, revêt alors la qualité d’un décor. Le vivant, transformé en une œuvre d’art, se voit modelé sous des formes et des contours qui n’exigent aucune vérité anatomique ni scientifique : blanc, bleu et marin, fragile comme la porcelaine d’une tasse de thé, bariolé de motifs ethniques, pattes de léopard et pelage aux couleurs des montagnes, puis, par un effet ultime de mise en abyme, loup réaliste sur loup fantaisiste…

Tous plus sages que des moutons.

Le berger de la fable n’aurait pas eu même la chance de brailler pour se désennuyer.