Animots (5)

New York, 9 juillet 2026

Lorsqu’il s’agit de caractériser la grande ville, en peine de trouver d’autres adjectifs que vaste, populeuse, bruyante, le langage recourt très vite à une série de métaphores animalières, chaque référence approchant l’une des caractéristiques emblématiques d’une métropole. Par le fait d’un mouvement incessant, dû tant aux moyens de transport qu’aux passants par milliers, les rues s’entendent comme autant de veines d’un corps dont le flux et le reflux ressemblerait à la pompe qu’est le cœur. Time Square. Grand Station. Mais justement, comme il faut aux habitants une constante adaptation à ces mécanismes, dont ils sont inévitablement captifs, l’organisme vivant qui les happe ne peut être qu’un prédateur. C’est à peu près ce qu’a ressenti Colson Whitehead en décrivant cette cité, qu’il aime pourtant, l’imaginant telle qu’un grand fauve, spécialement un lion, toujours à la veille de vous engloutir.

Quand il est plutôt question d’observer les allées et venues, comme sous une loupe, une fourmilière en plein travail, l’idée vient que les êtres humains, pris dans un réseau si dense et si intense d’activité, vivent à la manière des sociétés d’insectes, en constante agitation, poursuivant sans relâche des buts collectifs pour lesquels ils semblent avoir été programmés sans le comprendre vraiment. Cette impression se précise dès lors qu’on approche de Wall Street, où l’affairisme n’accorde nulle minute à l’oisiveté. Enfin, symbolisant cet espace où se côtoient et s’affrontent des millions de gens, cherchant chacun à assurer sa survie si ce n’est sa vie véritable, dans des conditions de dureté et de violence quotidiennes, de compétition et de misère, le terme attendu et poncif est bien entendu celui de jungle. Brooklyn. Queens. The Bronx.

Voilà à quoi servent les animaux, comment ils deviennent des animots, pour traduire ce qui au demeurant appartient au monde des hommes.

En effet, et peut-être n’est-ce qu’une conséquence du gigantisme des constructions, de leur concentration, l’avancée au fil du temps ayant produit des effets imprévisibles, aucune œuvre littéraire ne parvient à dire la ville autrement que par une forme biaisée. Qu’il s’agisse de l’anglais, The Colossus of New York, ou de la traduction française, Le Colosse de New York, Whitehead n’a pu définir la cité que comme une statue, dont les dimensions renvoient inévitablement à la mythologie, à la race des Titans ou des Hercule. La force, le poids, la résistance en imposent définitivement aux citoyens ainsi domptés.

Répondant à la verticalité conquérante des gratte-ciels, se déploie en sous-sol un réseau qui file la métaphore précédente, avec ses tentacules, son extension obscure et insidieuse, ses heurts, ses bruits inconnus et suspects, le métro devient la bête par excellence, un Léviathan, une force du chaos. Heureusement, la perspective ironique du chapitre Subway compense ce désagrément ; l’écrivain y traque les comportements des passagers, moins préoccupés par leurs pensées que par leur adaptation nécessaire à l’instant. Il n’y a aucune volupté de ce transport, juste une guerre, mais une guerre que toutes et tous ont plus ou moins appris à mener.

« Il y a une culture des quais et une culture de l’entre-deux stations. Sur le quai, on élabore des stratégies selon où il y aura des places quand les portes s’ouvriront, où on veut se trouver au moment de descendre, comment déjouer les ennemis imprévus. Il y a tellement de paramètres : tout le monde est docteur en mathématiques. Attendez. Regardez-la, avec ses oreilles d’éléphant. Est-ce qu’elle sait quelque chose qu’on ne sait pas, elle se rapproche du bord, et puis lui aussi entend le rugissement. Le troupeau tremble, le lion rôde, les instincts se raniment. Les mâchoires s’écartent et les gens pénètrent dans la gueule du fauve. Bruits de dévoration*. » Colson Whitehead, Le Colosse de New York (Trad. Serge Chauvin)

Le métro fait office de gueule insatiable et rugissante, engloutissant les usagers, l’on n’y est plus qu’un corps parmi tant d’autres, avalé par les entrailles du monstre. Et l’on s’efforce d’oublier qu’un pareil animal n’existe dans aucune classification biologique, qu’il n’est qu’une édification sous notre seule et démente responsabilité.

*Subway

« There’s a culture for platforms and a culture for between stations. On the platform there are strategies of where seats will appear when the doors open, of where you want to be when you get off, of how to outmaneuver these impromptu nemeses. So many variables, everyone’s a mathematician with an advanced degree. Wait. Those elephantine ears of hers. Does she know something he doesn’t, she’s moving closer to the edge, and then he hears the roar, too. The herd trembles, the lion approaches, instincts awaken. The jaws slide apart and the people step inside. Various sounds of gorging. » The Colossus of New York (2003)