Brooklyn, le 11 juillet 2026
En suivant le récit d’Evan Hugues, Literary Brooklyn, publié en 2011, mes pas m’ont fait aller d’une adresse à l’autre, de celles qui existent encore et qui évoquent un âge révolu, celui où les Brooklyn Heights concentraient en quelques rues les noms qui allaient devenir parmi les plus célèbres de la littérature américaine.
Le quartier a changé de physionomie, mais aussi de fréquentation sociale, l’une de ces maisons s’est vendue récemment 18 millions de dollars, ce qui donne une idée de l’écart qui s’est creusé, sachant que ces habitations étaient pour beaucoup un refuge destiné à une jeunesse qui n’avait pas les moyens matériels de vivre à Manhattan. Il ne faut néanmoins pas donner des choses une version trop romantique, les Brownstones abritaient déjà des gens fortunés et l’intelligentsia qui s’y réfugiait louait souvent le garden level, un peu en contrebas de la rue, vivait en communauté (comme au 7 Middagh Street) ou bénéficiait de l’espèce de générosité d’un mécène.
L’histoire commence avec la construction du Pont de Brooklyn, en 1883, ouvrage d’une interprétation controversée : pour beaucoup, il est un moyen de circulation rapide entre l’île et la ville, que l’on va interpréter bientôt non plus comme une commune à part entière mais comme une banlieue. On quitte le bateau pour accéder directement en véhicule ou à pied à cette nouvelle dimension de New York. L’immédiate conséquence en est l’afflux de population, il devient possible de résider à Brooklyn en travaillant à Manhattan, ce qui signifie que se modifie le paysage architectural et que les autochtones récriminent contre cette manière de bousculer leur vie, villageoise en ses fondements. Cette mémoire vivait notamment de l’évocation de Walt Whitman, qui a attaché son nom à Brooklyn, non seulement pour y avoir vécu près de trente ans, mais pour l’écriture, en 1856, de Crossing Brooklyn Ferry, exaltant le travail des navetteurs traversant l’East River.
Toute la question sera donc, pour les écrivains réfugiés à Brooklyn, de s’affirmer Brooklynites. En effet, pour la plupart, le succès venant, l’argent à l’appui, le déménagement ne tarde pas, un discret détour par l’Europe, et c’est le retour à Manhattan ! Ainsi de Truman Capote, qui avait pourtant déclaré que Brooklyn était “the only place to live in New York”. On trouve dans les œuvres des uns et des autres des traces de ce passé, celui, en dépit des hésitations et des souffrances, d’une période d’effervescence artistique, marquant la première moitié du XXe siècle. L’arrivée de toute une communauté d’immigration politique, liée à la montée du nazisme, mêle de nouvelles références, mais prolonge l’espèce de bohème littéraire du quartier : aujourd’hui, écrivains et écrivaines, installés le long de cette promenade, viennent au contraire lorsque leur carrière est telle que cette implantation apparaît comme une consécration et non plus comme une quête.
Henry Miller, 91 Remsen Street : “It was a stunning place she had to rent, but far beyond our means… I was convinced that if we took it, we’d be sunk”, in Plexus. Henry et June ont été expulsés en 1925 pour cette raison même.


Arthur Miller, 62 Montague Street, le bâtiment, de style Queen Anne, date de 1886, est connu sous le nom d’Arlington. “We lived there because it was the cheapest place in New York. It was about $80 a month for the whole apartment” (sept pièces), in Brooklyn Eagle. Miller écrivit ses quatre pièces majeures à cet endroit, il y entra anonymement et en sortit célèbre.

Grace Court : C’est dans cette rue calme en forme d’impasse que Miller a terminé la pièce datée de 1949, Death of a Salesman.

Norman Mailer, 102 Pierrepont Street, une adresse fréquentée brièvement après Harvard, puis après avoir servi pendant la Seconde Guerre mondiale : il y commença The Naked and the Dead.

Thomas Wolfe, 5 Montague Terrace : “Brooklyn is a fine town – a nice, big country town, a long way from New York. You couldn’t find a better place to work”, écrit-il à la Fondation Guggenheim. La distinction de l’immeuble d’aujourd’hui empêche d’imaginer le caractère extrêmement sommaire des lieux jadis occupés.


“Every artist must reach a state of utter, naked need,
utter, lonely isolation, to do his best work”.
Thomas Wolfe