High Point, le 2 juillet 2026
La situation de Boone, à deux heures de route d’un aéroport, trois heures d’une grosse gare, complique sérieusement tout déplacement. Avant de pouvoir partir, il faut déjà partir. Et puisque sur ces distances n’existe que la voiture, l’embarras est profond : exigence numéro 1, il faut savoir conduire, exigence numéro 2, il faut pouvoir se débarrasser de son véhicule avant d’embarquer, exigence numéro 3, il faut recourir le plus souvent aux bonnes volontés. C’est-à-dire que vivre à Boone vous met en situation de dépendance. Toute velléité de mouvement se trouve entravée par la conscience subite que sa réalisation va supposer de nombreux ajustements, contrecarrant toute spontanéité et toute désinvolture.
L’autre surprise décevante tient dans ce que cette commune, n’occupant pas de place stratégique, se trouve reliée au pire moment. Sur le chemin de Miami à Chicago, le train le plus proche va s’arrêter à deux heures ou trois heures du matin, exigeant des trajets à la nuit noire, les yeux profondément ensommeillés, ce qui, pour un itinéraire de montagne, est inapproprié. Dans bien des situations, il faut abandonner, ou aboutir à des compromis abracadabrants : comme cette fois où il m’a fallu prendre un billet pour une station en Caroline du Sud, dans la seule idée d’atteindre ma destination au petit jour, condition décente pour y être accueillie et reconduite en Caroline du Nord.
Vous vient alors l’inévitable interrogation : suis-je une citadine ? Une irréductible citadine ? De ce point de vue, sans aucun doute.
Et tant pis pour les biches, les magnolias et les ratons laveurs, et tant pis pour les ours qui veillent sur votre travail à la bibliothèque, les maisons enguirlandées dissimulées au fond des bois, tant pis pour les modulations des oiseaux variant avec les saisons, tant pis pour les petits faons de ce printemps, tant pis pour la glycine qui ruisselle sur les épaules à l’entrée du jardin, les chats qui saluent la queue en point d’interrogation en haut des marches, s’il faut du macadam, des rues bruyantes, de l’air vicié, mais que quelque part il y a des rails, des rails qui s’étirent, des rails qui filent, des rails qui se sauvent et me sauvent, des rails qui dessinent une carte du monde, alors je me laisse enrôler sans arrière-pensée comme citadine.
P.S.: Washington, Baltimore, Philadelphia, New York, looking out the window at the sordid, endless suburbs… and I begin to doubt my last statement.