Boone, le 8 septembre 2026
Mountain lion, c’est le nom que l’on donne volontiers aux États-Unis au cougar ou au puma, ces trois-là étant une seule et même personne, si je puis dire : comme ce sont cougar et puma en anglais, on obtient bien trois mots pour une espèce. Historiquement, le dernier cougar de Caroline aurait été chassé au tournant du XIXe siècle, et, si l’on en a aperçu des spécimens plus tardivement, c’est qu’ils s’étaient échappés de captivité ou faisaient l’objet d’un trafic illégal. Cependant, malgré ces certitudes, les habitants des Appalaches ont du mal à renoncer à l’idée de quelque animal sauvage hantant les sommets, et tout ce qui gambade acquiert la dignité du fauve disparu, qu’il s’agisse du lynx, du coyote, du renard ou tout simplement du chat. D’une certaine manière, son existence réelle ou supposée se comprend comme un facteur de cohésion dans un temps où ce qui constituait la vie montagnarde, fruste, âpre, solitaire, laborieuse, se décompose au profit d’une colonisation par les quatre roues motrices et les chalets de trois-cents mètre carrés. Tant que se répandent encore des légendes, se propagent des visions, que le symbole même de l’indomptable suscite la curiosité et la crainte, un peu d’une longue histoire des forêts d’altitude semble maintenu.
Pour l’écrivain Mark Powell, l’évocation du mountain lion dépasse le récit de veillée, elle s’annonce bien plutôt comme un principe du roman, comme un principe du romanesque en tant que tel. Lioness, daté de 2022, fortement campé dans le présent, ne cherche en rien la nostalgie ou les effets rétrospectifs, ainsi, lorsque le mythe de la bête traverse l’imaginaire d’un personnage, tout un système de signes se met en place qui préfigure ou prolonge son histoire.

Contrer ses ravages devient non seulement impossible, mais souvent dérisoire, artisanal, ou encore contreproductif ; les meilleures intentions se retournent parfois contre elles-mêmes. Ainsi de la tentative de libération des animaux du petit zoo de Gatlinburg par quelques jeunes compagnons inconséquents : ayant découpé les cadenas des cages, ils ont pris non seulement des risques vis-à-vis de la loi, mais vis-à-vis d’eux-mêmes, sans protection face à l’éventuelle férocité des fuyards. En fin de compte, les captifs, vieux et apathiques, n’auront pas bougé. À l’exception toutefois du puma. Dans le journal du lendemain est rapportée la réaction du propriétaire : “He found the lioness prowling the edge of the fence, green eyed and wandering. She turned on him and he killed her with a 30.06. He had no choice. The photo shows the dead lion. Standing over it, the man weeps*.” Un résultat calamiteux. La contradiction évidemment pouvait être anticipée, que des animaux en cavale seraient nécessairement pourchassés et tués, mais comment faire pour n’être condamné ni à la passivité ni à l’impuissance ?
Le corps mort sur la photographie n’est que l’autre version du corps naturalisé qui hante la narration, celui d’un des derniers représentants de l’espèce probablement, empaillé, d’abord fier trophée de chasseur, puis, entre les mains de Chris, d’une toute autre génération, totem auprès duquel exorciser ses peurs. Pour le garçon abandonné la référence est celle d’un lien secret avec une force qui l’effraie, mais l’encourage simultanément, une sorte de rêve d’accomplissement ; lorsqu’adulte il va prêter de l’aide à des amis qui veulent faire exploser une usine d’embouteillage, échapper à ses poursuivants suppose un courage physique au-dessus de la moyenne, un courage qu’il puise dans le souvenir du mountain lion, camarade de souffrance et modèle de bravoure. “The lion had come down the ravine, paused to drink, and continued on. The cat was not what should concern him, but it did. The great muscled back legs. The clear eyes. He remembered the tawny blaze he’d seen along the road’s edge so many years ago back home. The lion down beneath Big Bald. Both had surely been imagined, but this was surely not.**” Renoncer à cette fantasmagorie, ce serait renoncer à soi.
Souvent, l’évocation littéraire des Appalaches croise des formes de mysticisme, ce à quoi n’échappe pas Mara, l’héroïne, qui communique elle aussi avec son félin des montagnes, mais pour de toutes autres raisons que celles de Chris. À plusieurs reprises elle le sent rôder autour de la maison, d’ailleurs, certains dégâts plaident en ce sens, des poules égorgées, des barrières démolies, et même si d’autres animaux sont capables de destructions analogues, elle préfère cette interprétation : qu’un être d’exception, un messager, est venu spécialement communiquer avec sa famille. Le mauvais présage se focalise sur le petit Daniel, âgé de sept ans, selon elle, un destin funeste attend l’enfant, elle craint que le mountain lion ne le leur ravisse. Tout demeure largement emblématique, il ne s’agit pas d’inventer une dévoration, mais d’anticiper une perte dont la violence est signifiée par le fauve.
Seulement, dans la société contemporaine, ce genre de préfiguration n’a guère de place, on se moque, “This is grandpa talk”, c’est un sujet qu’abordent les vieux, assis sur un banc, devant l’église, “It looked like something from either the ancient past or the distant future, a relic, or a thing not yet realized***”. Peut-être les prémonitions de la mère ne sont-elles que l’imagerie associée au sentiment de culpabilité, cependant, l’intoxication du garçonnet donne consistance à son intuition.
Enfin, à côté du rôle que peut jouer le puma dans la narration, en dernière instance demeure une question : pourquoi Lioness ? Pourquoi ce féminin du titre ? Mara, que je viens d’évoquer, est celle dont on parle, objet du discours de ses amants, une personnalité constamment réfractée, à son propos des fragments, des anecdotes se transmettent, se racontent, mais au fond, rien n’est jamais certain. Elle échappe. Elle se sauve. Cette dimension mystérieuse la désigne comme la véritable lioness : son invincible besoin d’action, d’être de la mêlée, de faire exploser ce monde, la montrent comme indomptable. Tandis que les moutain lions ont disparu, victimes d’une société virile, une société de chasseurs qui croyaient représenter la civilisation en exterminant le vivant, elle incarne la rébellion, accède à une forme de liberté à travers son échappée ultime : rescapée de l’attentat ? Vivante ? Longtemps, elle pourra hanter à son tour les souvenirs, et, de ses amants qui brochent son histoire, on pourra simplement dire qu’il ne s’agit que d’un grandpa talk.
*”Il trouva la lionne qui rôdait le long de la clôture, errant, les yeux verts. Elle se tourna vers lui et il l’abattit avec une carabine 30-06. Il n’avait pas le choix. La photo montre la lionne morte. Debout au-dessus d’elle, l’homme pleure.”
**”Le lion avait descendu le ravin, s’était arrêté pour boire et avait poursuivi sa route. Ce n’était pas le félin qui aurait dû le préoccuper, et pourtant c’était bien le cas. Ses puissantes pattes arrière musclées. Son regard limpide. Il se souvenait de cette silhouette fauve aperçue au bord de la route, chez lui, tant d’années auparavant. Le lion en contrebas de Big Bald. Ces deux apparitions relevaient sans doute de l’imaginaire, mais celle-ci, à coup sûr, ne l’était pas.”
***”Cela semblait provenir soit d’un passé lointain, soit d’un futur éloigné : une relique, ou une chose qui n’avait pas encore vu le jour.”