Boone, le 2 septembre 2026
Avec la rentrée vient aussi le temps des discours, tout le monde connaît à peu près cela, ce moment où, entre bilan et perspectives, l’administration examine l’avenir avec des vibrations dans la voix. Vendredi dernier avait lieu The State from the University Address, delivered by the Chancellor, une cérémonie dont l’équivalent en France m’aurait semblé une barbe absolue, mais qui prend immédiatement ici des allures d’enquête sociologique. Or, l’enquête a commencé très tôt. Je ne connaissais pas le lieu de réunion, dont le nom de Ballroom indiquait déjà le sérieux de l’affaire, mais je n’ai eu besoin pour m’orienter que de suivre le mouvement dans la rue. Les collègues s’étaient transformés en une publicité vivante pour leur institution, tous et toutes aux couleurs de noir et de jaune (on préfère ici dire gold), qu’il s’agisse d’une cravate, d’une jupe et d’un chemisier, de chaussures, la plupart avaient su adapter leur tenue aux circonstances. En outre, une broche gravée aux nom et qualité, prouvait que nos petites épingles plastifiées des colloques (et même parfois, admettons-le, nos simples étiquettes adhésives se racornissant pitoyablement sur la poitrine) n’étaient que du travail d’amateurs. Bref, dès les abords, je compris que j’avais rejoint là une communauté et que je ne savais pas ce que c’était.

Ma naïveté était allée jusqu’à croire que j’allais photographier l’assistance, afin de prouver à mon monde combien nous étions loin de cette manière de faire corps, mais je n’avais pas saisi que la solennité de l’instant exigeait la disparition des téléphones portables (sans même la loi pour les moins de quinze ans). J’ai écouté aussi sagement que possible, intéressée uniquement par le compte rendu financier, ce qui pourrait en étonner certains ou certaines. En effet, quoi de plus surprenant pour nos habitudes d’austérité, de calculs laborieux, alors qu’il n’est question que de salaires bloqués et de locaux impossibles à chauffer faute de budget, d’entendre égrener des montants pour le moins inhabituels. Ce bâtiment en construction que j’ai vu progresser au fil des mois, 56M de $, celui-ci en rénovation, 24M, ce pavé né pendant l’été avec ses petits massifs serpentant entre les édifices 21M… J’imagine que ce sont des chiffres absolument normaux, mais énumérés les uns après les autres, ils donnent le tournis. Surtout, j’ai retenu deux résultats déconcertants : qu’investir dans un étudiant ne se fait jamais à perte, que l’Alumnus ou l’Alumna, qu’il ou elle deviendra, rendra sous la forme de dons ce qui d’une certaine manière ne lui a été qu’avancé. Que ce sont 100M de $ annuels que génèrent les sportifs de l’université du fait de leurs activités à l’extérieur du campus : vraiment, comment soupçonner ce résultat, tandis que l’on a devant soi un footballeur somnolent, venu tout droit de l’entraînement, questionnant sans aucun doute l’utilité de nos bavardages ?
Pour terminer avec cette expertise comptable, je remarque que la levée de fonds s’entend comme une grande cérémonie, une espèce de fête collective, prévue longtemps à l’avance, au cours de laquelle l’on est censé faire assaut de générosité. Car, tel est le paradoxe de ce fonctionnement, alors que les droits d’inscriptions sont sans aucune comparaison possible avec ce qui se pratique en Europe, les familles peuvent contribuer de nouveau, appelées à faire vivre et à améliorer sans cesse l’enseignement comme l’architecture. Bien entendu, on peut ne pas y croire, sentir dans tout cela la mascarade, mais comment résister ? J’apprends par exemple que si l’on revêt un costume jaune et noir le vendredi, on peut bénéficier de nourriture gratuite. J’apprends que chaque fois que l’on achète des produits dérivés à la boutique, on finance les bourses des étudiants aux faibles moyens. J’assiste sans étonnement aux exhibitions des pom pom girls qui agitent tout l’attirail aux couleurs adéquates, je croise toutes les deux minutes quelqu’un qui arbore un maillot, un sweat-shirt, un sac-à-dos, un classeur à l’emblème de l’institution. C’est-à-dire que d’année en année, on creuse ce sentiment d’appartenance qui semble, pour beaucoup, subsister l’existence durant.
Je n’ai pas besoin de préciser qu’à chaque fois que j’ai rencontré des gens qui étaient passés par les mêmes écoles que moi, cela m’a laissée pour le moins indifférente. Au plus, histoire d’alimenter la conversation, nous sommes-nous demandés quels avaient été nos profs, le plus savoureux étant de découvrir à leur propos quelques anecdotes croustillantes jusque-là ignorées. On entend parler d’associations d’anciens élèves, mais j’imagine qu’elles sont peu fréquentées, peu animées, sauf là où l’esprit de corps semble plus flagrant, plus encouragé, Saint-Cyr, Polytechnique ? Ces derniers exemples exemplifient peu, car il s’agit d’instituts uniques, ce qui leur confère un caractère d’exception, tandis qu’il y a 4 ou 5.000 établissements du supérieur aux USA. Sans nul doute, cela brouille les pistes.
Le hasard fait qu’au moment de venir rédiger cet article, je trouve dans les étagères de livres gratuits, un ouvrage intitulé : Creating Campus Community, par William M. Mcdonald. Il s’agit d’une vieillerie de 1958, ce qui explique probablement sa désaffection. Je saute directement à la conclusion : évidemment, je n’ai pas énuméré les trois quarts de ce qui est nécessaire afin de créer ce sentiment de participation à une équipe, il y faut bien sûr l’émulation, dans la recherche notamment, les fameux awards qui récompensent à peu près toutes les formes d’engagement, la collaboration, les inévitables sponsors qui tissent le lien avec les sociétés, les entreprises, la transmission générationnelle, la création d’un langage commun au personnel, aux enseignants et aux étudiants, une sorte de prosélytisme accompli par les plus motivés, enfin, tout naturellement, le sentiment éprouvé d’une réelle qualité éducative doublée d’un bien-être lié aux conditions matérielles et psychologiques.

C’est que cette université on y vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et c’est cela que nous ignorons. Quelque chose se tisse bien au-delà des cours, on s’installe dans des dortoirs où l’on va passer des soirées et des nuits en compagnie, forger des amitiés durables, on ploie sous les propositions du calendrier d’activités. Quant à moi, je suis allée au concert, au théâtre, j’ai assisté à des conférences, bu mon café à différentes terrasses, commandé des repas rapides exactement aux mêmes buffets que ceux que l’on trouve en ville, j’ai eu à ma disposition plusieurs gymnases, une bibliothèque veillant sans discontinuer, et des locaux bien sûr, tellement entretenus, aménagés, confortables, que je comprends que les étudiants voyageurs puissent faire une dépression, rêvant d’un cursus à Paris et découvrant soudain que Paris c’est Tolbiac.