Boone, le 12 septembre 2026
La littérature des Appalaches m’a entraînée cette fois du côté de la drogue, pas celle qui pousse ou qui fleurit, celle qui se fabrique à base de produits chimiques hautement nocifs dans des ateliers artisanaux cachés dans les montagnes. Above the Waterfall(2015) de Ron Rash, daté de dix ans en arrière, ne décrit apparemment plus complètement la réalité présente, l’approvisionnement en méthamphétamine venant désormais principalement du Mexique. Cependant, il semble que, récemment encore, l’état de Caroline ait été confronté à la multiplication de petits producteurs clandestins éparpillés sur son territoire. Certes, le roman traduit l’état de déréliction des victimes de ce produit, les caravanes sordides où survivent des gens qui ne s’appartiennent plus, mais je crois surtout que le livre, aux nombreux passages poétiques exaltant le décor naturel (ce vocabulaire des arbres, des oiseaux… que je m’abstiens de chercher dans le dictionnaire…) pense plutôt à une guerre sournoise menée contre ces gens-là : ce que je veux dire par ces gens-là, ce sont ceux qui, reclus dans les hauteurs, les bois, fréquentent peu l’école, conservent des habitudes paysannes, ceux qui font un peu honte et que l’on repousserait volontiers le plus loin possible afin d’embourgeoiser tranquillement la région.
La spéculation immobilière va bon train ; Boone est une ville réservée aux gens fortunés, les prix des maisons y ont plus que doublé en vingt ans, attirant notamment les habitants de la Floride fuyant les excessives chaleurs. Les montants d’acquisition y sont aujourd’hui supérieurs à la moyenne nationale. C’est pourquoi, une certaine part de la population, échappant à cet enrichissement, pervertit le décor en fabrication. Il n’y a que deux solutions : trouver les moyens de rendre son implantation intenable, illégale, la pousser à une marginalisation aux confins de la criminalité ou de la psychiatrie.
Vivant aux USA, les formes de ségrégation attendues me sont venues tout de suite à l’esprit, le racisme, les Amérindiens refoulés dans les camps, mais cette discrimination sociale, dans cette petite ville dont j’avais l’expérience ancienne, ce spectaculaire retournement des choses, mérite qu’on s’y arrête.
Cette lutte systématique contre les pauvres à Paris, on en connaît les formes : les immeubles rénovés, les loyers inaccessibles, les denrées trop chères dans les commerces proches, l’obligation de repli vers la banlieue, on le sait, on le sent, cependant le travail s’effectue progressivement, lentement, au point que n’en étant pas les victimes on s’y accoutume volontiers. D’autant qu’il est facile de déplorer qu’un quartier perde son âme, que les marchés ne soient plus hauts en couleur comme autrefois, que les enseignes se standardisent, tout en sirotant un frappuccino à la terrasse de chez Starbucks. Cette solution de continuité, qui affaiblit notre vigilance critique, je ne l’ai pas vécue pour Boone. Vingt ans de décalage entre deux résidences, et rien entre les deux.
L’ambiguïté tient à une remarquable stabilité apparente, en arrivant, j’en ai été stupéfaite : Mast General Store avec sa même odeur de bonbons et de bois poli, Boone Bagelry avec sa même cabane en retrait de la rue, Espresso News et ses étudiants devant et derrière le comptoir, les cheesecakes indémodables de chez Stick Boy, Antique Mall, Anna Banana’s… tout m’avait attendu, adresses immuables, folklore que j’aimais. Cependant, justement, le folklore était devenu folklorique, pas seulement pour une visiteuse dépaysée, mais pour tout le monde, image charmante du passé contestataire et hippie. Car ceux-là, qui furent nombreux ici (ainsi qu’à Asheville, autre centre de la contre-culture), ont connu un passé controversé. Leur message, allant à l’encontre des formes de pouvoir, critique à l’égard des engagements états-uniens, drainait des sympathisants, non seulement parmi les étudiants, les enseignants du campus, mais dans les villages alentour, où s’étaient développées des communautés. Mais, tandis qu’ils arpentaient la rue principale, pieds nus, les cheveux en bataille, faisant vaguement la manche, ils n’échappaient pas au regard contempteur des commerçants, des employés de banque, de la police. Ils étaient loin, ils étaient proches, par leurs lectures, par leurs références ; aussi, l’âge aidant, le contexte international se durcissant, ils furent nombreux à se fondre dans le corps social, progressivement, on ne vit plus l’autre en eux. En souvenir du bon vieux temps, on ouvre des canettes aux couleurs des seventies, un soda bien sucré, même pas un cocktail un peu vif.

Pour en revenir aux montagnards, le processus n’est pas si facile, ils n’ont pas, comme bien des hippies, une généalogie favorable, il y faudrait des générations pour en gommer les rudesses, des années de vie urbaine pour en effacer la bassesse, plutôt que d’espérer la fusion, mieux vaut travailler à la dislocation. Intoxiqués, décomposés, corrompus, leur altérité se creuse, bientôt irréductible : démonstration est faite qu’en deux siècles, on peut facilement passer de peuple conquérant à peuple conquis.