Brooklyn, 13 juillet 2026
Les maisons se touchent, les écrivaines et les écrivains sont voisins, ils se croisent, se fréquentent même pour certains, ce n’est pas pour autant qu’il y a eu une Brooklyn School. Cette société partage plutôt un mode de vie : comme l’écrit Henry Miller à Anaïs Nin, “Using soiled shirts for towels… Washing dishes in bathtub, which was greasy and black-rimmed. Bathroom always cold as an icebox… Shades always drawn, windows never washed, atmosphere sepulchral”. Les conditions économiques médiocres prévalent. Mais, si l’on suit la description proposée par Thomas Wolfe, l’autre dimension de cette existence est liée à la vie de quartier : “walking the endless jungle of the streets, talking to men all night in all-night coffee shops, in subways, along the waterfront, upon the bridges, in South Brooklyn, upon trains”. On ne met pas en commun un idéal de littérature, mais on aborde celle-ci modelé par une expérience analogue.
Cette expérience remonte pour certains à l’enfance, Henry Miller a grandi dans le quartier de Williamsburg, Arthur Miller (même patronyme mais aucun lien de parenté), Alfred Kazin sont également originaires de Brooklyn ; pour le premier tout du moins, ces années sont fondatrices, on y apprend à se comporter comme un tough guy, et on comprend très vite ce qu’est la discrimination et la nécessité de l’engagement politique.
Richard Wright, pour sa part, a occupé un appartement au 175 Carlton Avenue ; il a rédigé Native Son sur ses genoux, assis chaque jour au Fort Greene Park tout proche. Il aborde son roman dans un état d’esprit particulier, si Brooklyn connaît une grande diversité des classes sociales, une immigration venue de très nombreux pays (déchaînant l’animosité d’un Lovecraft), la population noire n’y représente pas plus de 4% au début de la Deuxième Guerre mondiale, la grande migration venue du Sud commençant vers 1940 et s’étendant jusqu’en 1970. Ayant fui les lois Jim Crow en vigueur au Mississippi, il se retrouve à composer son récit dans un environnement principalement blanc, où, bien qu’émoussé au Nord, sévit un racisme systémique. Il déménage en 1941 pour le 7 Middagh Street, maison qui depuis quelques années s’entend comme un vrai lieu de croisements, puisqu’y ont séjourné aussi bien Carson McCullers, que Salvador et Gala Dali, rejoints avec la guerre par trois des enfants Mann, Klaus, Erika et Golo. Cependant, il n’y aura pas de photographie de ce haut lieu, car la maison a été démolie. Le souvenir le plus net que l’on puisse en trouver consiste dans un article rédigé pour Vogue par Carson McCullers : “Brooklyn is my neighbourhood”.

Evan Hugues énumère des dizaines de noms dans son essai Literary Brooklyn (dont beaucoup sont inconnus du public français et même américain probablement), cependant on ne peut les associer à des adresses précises… ou alors, l’adresse existe, mais on s’y arrête avec déception, comme au 110 Columbia Heights, où vécut John Dos Passos. On y découvre qu’a été érigé un immeuble neuf, supplantant l’ancienne demeure, celle où l’écrivain avait travaillé à la rédaction de Manhattan Transfer.

Les maisons suivantes sont toujours debout, gardant le souvenir de leurs occupants d’autrefois…
Truman Capote, 70 Willow Street : “I wanted most to get away from hectic, nerve-racking influences, to escape and get on with my work. I had reached a point where I was so nervous I could hardly hold a cigarette, and my work was not going to well.”

Truman Capote loua l’appartement du sous-sol pendant 10 ans, y terminant Breakfast at Tiffany’s et écrivant l’essai A House on the Heights, qui comprend la citation trouvée sur un guide de quartier : “I live in Brooklyn. By choice”.
H.P. Lovecraft, 169 Clinton Street : “I conceived the idea that the great brownstone house was a malignly sentient thing — a dead, vampire creature which sucked something out of those within it and implanted in them the seeds of some horrible and immaterial psychic growth.”

Telle est la base morbide de l’histoire narrée dans The Horror at Red Hook. On comprendra mieux cette terrifiante inspiration en comparant la façade d’aujourd’hui avec celle d’hier : c’est-à-dire que ma promenade n’est pas sans être trompeuse.
