Brooklyn, le 15 juillet 2026


Dans l’idée d’accomplir ma poursuite, j’ai choisi de revoir Smoke, un film que j’avais dû découvrir à sa sortie, mais dont l’aspect “brooklynien” m’avait laissée indifférente. Or, forte de mon savoir tout récent, je n’ai pas manqué d’attraper au passage la promenade des Brooklyn Heights, la sinuation du métro aérien, et surtout les échoppes, si nombreuses, hétéroclites, cosmopolites. Mais Brooklyn, dans la mise en scène de Paul Auster, se comprend d’abord comme une interlocution, et si fumer aujourd’hui semble un péché, le tabac du coin, lui, est une vertu.
Un passage extrait de The Brooklyn Follies traduit exactement cette dernière dimension. “D’un strict point de vue anthropologique, je découvris que, de toutes les tribus que j’ai rencontrées, les habitants de Brooklyn sont les gens les plus disposés à converser avec des inconnus. Ils se mêlent sans façon des affaires d’autrui (vieilles femmes réprimandant de jeunes mamans pour n’avoir pas habillé leurs enfants assez chaudement, passants reprochant à des promeneurs de chiens de tirer trop brutalement sur la laisse) ; ils se disputent des places de stationnement avec la hargne d’enfants de quatre ans ; ils vous sortent des traits d’esprits éblouissants comme si ça allait de soi. Un dimanche matin, j’étais entré dans un deli encombré qui porte le nom absurde de La Bagel Delight. Je voulais demander un bagel raisins-cannelle mais ma langue a fourché et je me suis entendu prononcer reagan-cannelle. Du tac au tac, le jeune gars derrière le comptoir répondit : “Désolé, nous n’en avons pas. Que diriez-vous d’un simple nixon, à la place ?” Vif. Si bougrement vif que j’ai failli en pisser dans mon froc*.” (trad. Christine Le Boeuf)

Des morceaux de cet environnement, il n’y en a pas qu’au cinéma, mais dans les romans Léviathan, Sunset Park, dans les essais L’Invention de la solitude (The Invention of Solitude)… un véritable patchwork que l’on pourrait s’amuser à reconstituer. Il y a d’ailleurs quelques clés facilement découvertes, le narrateur de The Brooklyn Follies, Nathan Glass, emprunte les mêmes circuits que son auteur autour de Park Slope, s’attable au Cosmic Diner, qui, n’est que la pâle couverture du Purity Diner de la 7eAvenue.

Saisir la rue, le quartier, les commerces, dans leur profondeur et leur intensité littéraire semble avoir constitué une pratique essentielle. D’autant que le va-et-vient entre la fébrilité du dehors et la tranquillité du lieu d’habitation permet simultanément de puiser à cette instantanéité du quotidien et d’en mûrir le contenu dans le retrait.



*”From a strictly anthropological point of view, I discovered that Brooklynites are less reluctant to talk to strangers than any tribe I had previously encountered. They butt into one another’s business at will (old women scolding young mothers for not dressing their children warmly enough, passersby snapping at dog walkers for yanking too hard on the leash); they argue like deranged four-year-olds over disputed parking spaces; they zip out dazzling one-liners as a matter of course. One Sunday morning, I went into a crowded deli with the absurd name of La Bagel Delight. I was intending to ask for a cinnamon-raisin bagel, but the word caught in my mouth and came out as cinnamon-reagan. Without missing a beat, the young guy behind the counter answered: « Sorry, we don’t have any of those. How about a pumpernixon instead? » Fast. So damned fast, I nearly wet my drawers.”