Boone, le 31 juillet 2026
Au-delà de ma propre expérience limitée, est venu le temps de convoquer celle des artistes, qui font comme autant de voix caroliniennes, multipliant les représentations de ce pays, étiré entre les plus hauts sommets et la mer, suspendu entre le Sud profond et l’immense zone urbanisée de la côte Est. En découvrant les écrivains, les cinéastes qui choisissent la Caroline pour cadre, en écoutant les musiques, les récits qui incarnent sa culture et son histoire, ressortent plus particulièrement certains sujets qui n’auraient pas nécessairement été les nôtres.
Pour commencer, Boone est une ville blanche. Y vivent moins de 5% d’Africains-Américains. Cependant, la première question qui saille de mon choix d’œuvres aléatoire, est celle du racisme : sans conteste, la Caroline du Nord est pensée comme un État du Sud, avec ce que cela signifie de résurgences d’un passé jamais surmonté. Sans aucun doute, elle fit partie des États confédérés d’Amérique (ralliée en 1861), et même si elle n’est pas associée aux grandes plantations comme sa voisine du Sud, ses reliefs ne s’y prêtant guère, 30% de sa population est tenue en esclavage au moment de la Guerre de Sécession. Le résultat de ces premiers constats m’a fait croiser deux œuvres littéraires sans parenté immédiate, mais qui convergent volontiers en ce qu’elles utilisent l’imaginaire comme véhicule de questions immédiatement politiques.
Entre Frances Ellen Watkins Harper et David Joy, il y a presque deux siècles du point de vue biographique, un peu moins entre les deux œuvres que sont Iola Leroy, Or, Shadows Uplifted (non traduit en français), 1892, et Those We Thought We Knew, Les deux visages du monde, 2023 (2024 pour la version française). Passant du contexte du XIXe s. à celui du XXIe s., on s’attend à de profondes modifications politico-sociales, ce qui se vérifie, néanmoins, quelque chose s’esquisse d’une déroutante continuité. Le glissement d’une époque à l’autre s’effectue avec la simplicité de la métaphore de l’ombre et de la lumière, signalée dès le titre : Shadows Uplifted, Les Ombres dissipées, projetant vers un futur de la narration, non seulement l’abolition réelle de l’esclavage, mais encore les préjugés à l’origine de celui-ci. David Joy construit son intrigue autour de l’image de l’arbre, et du confort qu’il y a à vivre à l’abri de son feuillage :
« L’arbre qui possède les racines les plus profondes dans ce pays est l’arbre du suprémacisme blanc. Et le fait est qu’il n’est pas nécessaire d’être celui qui a planté cet arbre ou qui a veillé à l’arroser ou qui en a taillé les branches pour être celui qui bénéficie personnellement de l’ombre qu’il fournit. Il y a tout un tas de gens qui sont assis confortablement sous cet arbre, et certains d’entre eux savent fort bien où ils sont assis et restent tout simplement là à ne rien faire car ils aiment cet endroit où ils sont assis, et puis il y en a d’autres qui n’admettent même pas l’existence de cet arbre. Peut-être qu’ils ne l’admettent pas parce qu’ils ne le voient pas, ou peut-être qu’ils ne veulent pas le voir mais, en fin de compte, rien de tout ça n’a d’importance, parce qu’ils profitent tous de la même chose*. »
Il va de soi dans les deux cas, que l’ombre et la lumière sont autant de variations autour du contraste entre le noir et le blanc.
L’action de Iola Leroy se déroule avant, pendant, et après la Guerre civile (l’on suit les personnages de 1850 à 1880 environ) dans une bourgade fictive de Caroline du Nord. En mettant en scène plusieurs figures métisses, dont l’apparence physique est identique à celle des Blancs, l’autrice développe son argument fondamental : que le renvoi à une identité est d’autant plus fallacieux que la même personne, admise dans l’une ou l’autre des deux communautés, témoigne de qualités identiques. En effet, Iola est élevée dans l’ignorance de son héritage génétique, elle grandit dans une institution blanche où elle est admise comme telle, puis, le mariage de ses parents ayant été décrété illégal, elle est brusquement confrontée à sa double appartenance, dépouillée de ses biens et envoyée en esclavage. Son monde s’effondre, ses illusions aussi, nonobstant, elle est toujours la même. Le livre repose sur cette idée que tout est affaire de perception, Iola, noire ou blanche, n’existe que dans le regard d’autrui (Question que mettra en scène l’expérience de John Howard Griffin narrée dans Black Like Me, 1961).
Plus jamais elle n’acceptera de mensonge sur sa condition, et si, dans cette société, une seule goutte de sang noir vous fait noir, elle en assumera les conséquences : des patrons qui ne vous embauchent pas, des collègues qui vous fuient, des soupirants qui se rétractent… « Fearful as the awakening was, it was better than to have slept through life** ». Là où il eût été facile d’asseoir la sympathie d’autrui sur la foi des apparences, Iola impose la vérité. Sous la simplicité de son aveu, il semble chaque fois y avoir une indécence, une provocation, qui, en renforçant la culpabilité des oppresseurs, déchaîne chez eux un surcroît de violence.
La génération de David Joy est celle de Black Lives Matter, mouvement auquel il fait allusion directement dans le roman. Et justement, prendre en compte ces vies consiste à s’emparer de l’épineuse question du silence. Le symbole en est donné par cette statue d’une petite ville des Appalaches, Sylva, statue commémorant une figure de la Sécession ; il semble que plus personne ne la remarque ou ne cherche à en approfondir la signification. Le point de départ se situe là, dans cette espèce de passivité collective dont il est très facile de s’accommoder du moment que l’on n’a pas de mémoire ancestrale de l’esclavage. La statue exemplifie par son mutisme les non-dits qui traversent la vie collective. Lonnie et Coggins, par exemple, étaient liés d’amitié ; le premier est africain-américain, le second caucasien et ce que l’intrigue dévoile est le système d’illusion qui a faussé la nature de la relation. Les évidences de l’un ne sont pas celles de l’autre, il faudra les actions d’éclat de la jeune artiste Toya, son meurtre, pour qu’émerge le doute : ce sont bel et bien deux visages du monde dont on fait l’épreuve selon son appartenance. Le pacte amical ne se tisse qu’à la condition d’éluder les questions. Ainsi Leah, l’enquêtrice, s’avoue-t-elle à elle-même : « Cet interrupteur marche-arrêt, cette capacité à traverser la vie avec des œillères, est l’apanage des privilégiés*** ».
Le livre interroge donc le suprémacisme blanc, moins souvent par le biais de ses actions les plus voyantes, comme celles du Ku Klux Klan, que par le désir forcené de prétendre que ce suprémacisme est affaire révolue. Prétendre, certes, mais sans discours, ni preuves, simplement en se taisant. L’expérience collective, une et indivisible, s’annonce ainsi comme la plus grande des fictions par-delà la fiction.
Singulièrement, chaque fois, c’est par le truchement d’une femme qu’est proférée la dénonciation de l’injustice. Iola Leroy embrasse le Sud par choix, rejetant au loin le mensonge de sa jeunesse, son idéal est de se consacrer à ses pairs, victimes de la ségrégation, tout en combattant sans concession les tenants d’une hiérarchie entre les races. Sans nul doute, de longs passages argumentatifs prêtés à l’héroïne, sont-ils la traduction de l’engagement personnel de l’autrice. Comme préfigurant le texte suivant, le bilan de la guerre s’énonce prudemment : « The cancer has been removed, but for years to come I fear that we will have to deal with the effects of the disease****. » Or, justement, Toya Gardner (Those We Thought We Knew), venue passer l’été dans les montagnes de l’Ouest, déterre, au sens propre et au sens figuré, les squelettes enfouis révélant la violence des confédérés. Son audace, plutôt que d’être saluée, déclenche un malaise dans la petite bourgade qui refuse la mise en accusation au nom de la tradition, de la filiation et de l’enracinement : la jeune fille est alors transformée en un bouc émissaire, au sens où l’interprète René Girard, et c’est par le crime que l’on espère évacuer l’imposture qu’elle a su désigner.
* « The tree with the deepest roots in this country is a tree of White supremacy. And the thing is, you don’t have to be the one who planted that tree or even the one who kept it watered or trimmed the branches to be someone who directly benefits from the shade it provides. There’s a whole lot of people sitting comfortably under that tree, and some of them recognize where they’re sitting and just won’t do anything about it because they like where they’re sitting, and then there are some of them who won’t even acknowledge that the tree’s there at all. Maybe they don’t acknowledge it because they can’t see it, or maybe they just don’t want to see it, but in the end none of that matters because they’re all benefiting from the same thing. »
** « Aussi effrayant que fût ce réveil, c’était mieux que de passer sa vie à dormir. »
*** « That on-off switch, that ability to walk through the world with blinders, was a resource of the privileged, and she knew this now. »
****« Le cancer a été éliminé, mais je crains que nous ne devions faire face aux séquelles de la maladie pendant de nombreuses années encore. »