Boone, le 4 août 2026
Une espèce de paradoxe fait que l’industrie du cinéma, très présente en Caroline du Nord, dise finalement peu de chose de l’État lui-même. Les paysages se prêtent très volontiers aux tournages – spécialement les Blue Ridge Mountains –, servent de cadre à de nombreux récits, récits sans relation avérée avec ce qui n’est alors que toile de fond. En outre, la ville de Wilmington, surnommée Wilmiwood ou encore Hollywood East, produit, depuis 1980, de nombreux films, The Color Purple, Forrest Gump… y compris de très grosses machines commerciales telles qu’Iron Man. Quel que soit le titre, peu de chose se révèle cependant ayant trait à cette société carolinienne, ses modulations, ses liens avec les USA, leurs orientations et leurs choix.
La trouvaille, dans ce peu-là, s’appelle The Best of Enemies de Robin Bissell, sorti en 2019. Son sujet s’inscrit dans le droit fil de l’article précédent, interrogeant une fois encore la question du racisme. Et comme le scénario découle d’un livre écrit par le journaliste Osha Gray Davidson, je suis allée puiser dans ce matériau initial, afin de ne pas dépendre exagérément de la version quelque peu idéalisée par les nécessités du rythme et de l’image.
Nous sommes à Durham en 1971. Et la première question qui se pose est : Is there anything new to say about race in America ? Au début du XXe s., la ville fait figure de modèle en matière de relations entre les communautés, une bourgeoisie noire se développe dans les affaires et paraît, du moins depuis l’extérieur, surmonter les entraves et les interdits endurés au siècle précédent. Or, comme le dit un étudiant avec justesse : « Not Jesus Christ, not morals, not what’s right, not nothing’s going to make the white man stop segregation but hurting his cash register* ». Il ne faudrait pas que cette nouvelle (et très relative) prospérité contrevienne à l’essor de la bourgeoisie traditionnelle. La question, on s’en convainc, est donc moins celle de l’hostilité à l’égard de la couleur de peau que de la rivalité économique.
Ainsi, la violence et l’intimidation deviennent rapidement chose courante en Caroline, mettant en avant patriotisme, loi et morale. Il y a pour cela une arme efficace : le Ku Klux Klan. Il a été fondé en 1866 par d’ex-soldats confédérés sur le modèle des fraternités universitaires, empruntant comme elles un nom grec, kuklos, signifiant la roue, puis le cercle. Contrairement à l’idée reçue, ses leaders appartiennent à des classes sociales élevées et s’ils recrutent des blancs pauvres c’est comme hommes de main : le discours racial devient alors l’argument facile, tandis que la motivation initiale consiste en la recherche d’un pouvoir économique et politique toujours plus étendu. « In slightly more than a generation, the Klan, an invention of the Southern upper classes, was universally regarded as a purely lower-class phenomenon, indeed a phenomenon so brutal and bigoted that it could have only come from that innately racist and inherently violent lower social stratum. The Southern redneck would prove to be one of the most durable inventions in American history**. »
L’homme qui va jouer un rôle central dans cette histoire, C.P. Ellis, est issu d’une famille blanche pauvre et son expérience de petit gars des rues est celle du jeu avec les autres enfants pauvres, peu importe leur appartenance. Or, un jour, l’équipe des noirs ayant emporté un match de football contre l’équipe des blancs, un garçonnet lance une grossièreté par dépit, utilisant le mot nigger. Pour C.P. c’est une révélation : aussi démunie que soit sa famille, aussi alcoolisé que soit son père, aussi cassée que soit son enfance, il est blanc. Il n’est pas un nègre et n’en sera jamais un. Il trouve là le rempart suffisant contre le sentiment d’infériorité ou d’injustice, s’il doit se construire une fierté, elle s’édifiera sur ce préjugé. Adulte, il travaille très dur pour entretenir sa famille, mais les gains sont dérisoires et la souffrance quotidienne l’emporte : il éprouve avec brutalité la discordance entre le mythe de la réussite à la force des poignets et ces résultats amers. Si la promesse n’est pas tenue, il faut qu’elle en ait été empêchée, et pour cela il n’y a qu’une explication : l’Autre. Ce ne sont tout de même pas les niggers qui vont gagner le match : le voilà mûr pour le discours du Klan.
En face, il y a Ann Atwater, africaine-américaine, venue elle-même d’un milieu fort modeste, embauchée très jeune comme servante dans différentes familles dont la relative aménité la berce d’illusions. Elle aussi va traverser une expérience subjective transformant à jamais son rapport au monde : tandis qu’elle vaque au ménage, elle surprend une conversation qui se conclut par : « As long as they get a seat, that’s all that matters*** ». Or, la communauté noire est en lutte ouverte contre cet apartheid qui discrimine les gens quant à accéder aux lieux, aux places, aux postes. Ann ne sait pas expliquer pourquoi sa révolte s’est cristallisée à ce moment particulier, mais elle a bondi, répondu sans ambages, a quitté la maison (elle ne sait même plus dire si elle est partie spontanément ou si elle a été mise à la porte), puis a réalisé l’ampleur de la catastrophe pour elle et pour les siens. Sa nouvelle sensibilité aiguisée, elle s’est fait de plus en plus revendicatrice, réclamant notamment le droit à des logements décents pour les habitants du quartier d’Hayti à Durham. Connue comme activiste, elle a déjà subi l’approche menaçante des membres du Klan, mais elle a depuis longtemps cessé d’être impressionnable. Jouant de sa très forte stature, elle apparaît comme un roc.
C’est à ce point seulement que le film accroche les personnages. Toute l’intrigue tient dans la nécessité d’une décision imminente : un collège fréquenté par les enfants noirs a brûlé, il faut rapidement que leur scolarité se poursuive, et la solution la plus simple est qu’ils rejoignent les enfants de l’école blanche. Que cette proposition soit simple est sans doute ironique, puisqu’elle déchaîne au contraire une vive hostilité. Sont alors organisés des espèces d’états généraux invitant à des prises de parole contrôlées et des débats plus constructifs. À leur tête sont désignés C.P. Ellis, devenu responsable de la section locale du Ku Klux Klan, et Ann Atwater, figure notoire de la lutte contre la discrimination à Durham et membre du NAACP (National Association for the Advancement of Colored People).
« She was a woman, a black woman, and she was clearly in charge of many demonstrations. She moved her great bulk around with the swaggering confidence of a white man. She would look anyone – man or woman, black or white – in the eye and tell them to go to hell if she felt like it. C.P. would have loved to take Ann Atwater down a notch or two****. »
Les deux se connaissent depuis longtemps et ont été portés, par-delà l’animosité des paroles, à des gestes d’agression physique. Non seulement, ils commencent par refuser de participer, mais ils reçoivent des pressions en ce sens par les leurs, de toute part cette rencontre se heurte à un impossible. C’est qu’on ne pouvait penser alliance plus détonante.
Les ennemis, parce qu’ils sont d’irréductibles ennemis idéologiques, trouvent néanmoins un vague apaisement à travers l’idée d’être parents, d’être investis d’une responsabilité commune. En outre, les organisateurs les persuadent de l’exceptionnalité de cette réflexion : « You have bought into something that is bigger than either of you are***** ». La charrette est un mot français pour désigner un forum susceptible d’ouvrir à des formes nouvelles de communication permettant à chacun de jouer son rôle dans les efforts de dé-ségrégation. « Designed to produce an intense reaction, the charrette involved a number of hours-long face-to-face meetings, held over successive nights******. »
Le sérieux de cet engagement s’interprète historiquement par quelques données : le diplôme de l’école secondaire, dans les années soixante-dix, est détenu par 30 à 35% des adultes noirs, tandis que le pourcentage s’élève à 55/60% chez les adultes blancs. En outre, Osha Gray Davidson décrit l’état de délabrement, de vétusté des établissements scolaires destinés aux enfants noirs, il montre que le personnel enseignant est sous-payé et que les conditions d’apprentissage sont profondément dégradées. Mais surtout, il précise que la ségrégation raciale à ce stade a des effets délétères sur la santé mentale des enfants noirs, leur conférant très tôt un sentiment d’infériorité dont les conséquences sont irréversibles.
Les péripéties sont nombreuses qui ponctuent ces journées, prouvant à quel point le contrat est aléatoire et brusquement sujet à revirement : il y a là toute la matière d’un suspense cinématographique. Les deux groupes apprennent lentement à s’écouter, et, si la leçon des deux romans étudiés précédemment (cf. art. Caroline du Nord : un État du Sud ?) était que le pire ravage provient du silence, la leçon de The Best of Enemies est que le pire ravage vient de l’enfermement dans un unique point de vue. Ce qu’il adviendra du sort des écoliers est suspendu à un scrutin final, résultat de plusieurs jours d’antagonismes et de réconciliations. Ce qui, de manière ultime, fait basculer les choses, vient des pressions sauvages exercées par le KKK sur les votants : de manière inattendue, cet excès même se renverse contre ses perpétrateurs.
C.P. Ellis interroge les causes de son enracinement dans l’organisation et décide de s’en détacher.
Ann Atwater, pour la première fois de sa vie, engage un véritable dialogue avec les Blancs.
L’irréductibilité des places se réduit insensiblement, et, si l’on cherche ces deux noms aujourd’hui, ce qui sortira aussitôt est l’histoire de leur amitié.
Conséquemment, on ne pourra pas parler d’un bon film, au sens où il n’innove en rien artistiquement, mais d’un film narrant un fait divers profondément instructif : si Ann Atwater n’a cédé en rien sur ses engagements, la stupéfiante mutation de C.P. Ellis en a fait un allié, en dépit des représailles, de l’incompréhension, de l’accusation de traîtrise, et ce qui s’en dégage finalement, c’est le sentiment d’une libération.
* « Ni Jésus-Christ, ni la morale, ni ce qui est juste, ni quoi que ce soit d’autre ne fera cesser la ségrégation de la part de l’homme blanc, si ce n’est de lui faire perdre de l’argent. »
** « En un peu plus d’une génération, le Ku Klux Klan, une invention des classes supérieures du Sud, fut universellement considéré comme un phénomène purement populaire, voire comme un phénomène si brutal et intolérant qu’il ne pouvait provenir que de cette couche sociale inférieure, raciste par nature et intrinsèquement violente. Le « redneck » du Sud allait s’avérer être l’une des inventions les plus durables de l’histoire américaine. »
*** « Tant qu’ils ont un siège, c’est tout ce qui compte. »
**** « C’était une femme, une femme noire, et elle dirigeait manifestement de nombreuses manifestations. Elle se déplaçait avec l’assurance arrogante d’un homme blanc. Elle regardait n’importe qui – homme ou femme, noir ou blanc – droit dans les yeux et leur disait d’aller au diable si l’envie lui en prenait. C.P. aurait adoré faire redescendre Ann Atwater d’un cran ou deux. »
***** « Vous vous êtes engagés dans quelque chose qui dépasse chacun de vous deux. »
******« Conçue pour susciter une vive réaction, cette charrette a donné lieu à plusieurs réunions en présentiel de plusieurs heures, organisées au cours de nuits consécutives. »