Did you say Boone? (Part One)

Boone, le 21 août 2026

On ne peut esquiver, habitant Boone, un chapitre sur Daniel Boone, auquel la ville doit son nom. Elle ne peut trop s’en enorgueillir, la concurrence étant âpre, la forêt nationale du Kentucky, des comtés de l’Indiana, de la Virginie, du Nebraska, de l’Illinois, du Missouri, de l’Arkansas… portent également ce nom. En outre, lui-même a fondé le Boonesborough, première colonie de langue anglaise à l’Ouest des Appalaches. D’ailleurs, il n’est pas sûr que tout le monde éprouve de la fierté à l’évocation de cette figure, tandis que je parlais avec le chauffeur d’un bus local, celui-ci s’est cabré, déclarant qu’il ne s’agissait guère que d’un horrible colonisateur qui ne méritait pas le titre édulcoré d’aventurier qu’on lui a généralement concédé.

Son histoire, on la connaît sans la connaître, car dès qu’il est question de l’homme, celui-ci se transforme en un personnage, superposant à la réalité historique une mythologie qu’il est difficile de démêler. L’affaire remonte à sa première biographie lisible dans The Discovery, Settlement And present State of Kentucke de John Filson (1784) : présenté comme un dialogue, le chapitre relatant les aventures de Daniel Boone est en partie fantaisiste, Filson ayant dû suppléer au peu de loquacité de son interlocuteur en imaginant des réponses plus satisfaisantes pour la lecture : il gagna son pari, auréolant son héros non seulement auprès de la population des Amériques, mais auprès de celle de l’Europe, pourtant étrangère au théâtre des événements.

Timothy Flint, construisit son ouvrage, Biographical Memoir of Daniel Boone, the First Settler of Kentucky (1833), avec aussi peu de scrupule, échafaudant le portrait d’un aventurier déjà digne du cinéma. En conformité avec les attentes politiques de l’époque, Flint fit de Boone un féroce conquérant, éliminant sans vergogne ses adversaires amérindiens, encensant ses sanglants triomphes.

Il semble que ses relations avec les populations autochtones aient été bien plus pacifiques et que l’habileté à manier les armes ait visé essentiellement les animaux, rarement les humains autour de lui. S’il a dû combattre, notamment comme officier lors de la Guerre d’Indépendance, il a également désapprouvé la dépossession des Indiens de leurs campements, il a même été jugé pour trahison après avoir été fait prisonnier par les Shawnee, avec lesquels il est resté quatre mois, et par lesquels il a été adopté.

La plasticité du bonhomme provient de ce qu’il sert différentes causes selon les époques qui s’emparent de lui. Tantôt, il tient de cette espèce d’homme naturel, figure caractéristique du XVIIIe siècle, qui exalte le bonheur de la vie sauvage. C’est cet idéal qu’exaltera Byron dans quelques vers de Don Juan :

“Of the great names which in our faces stare,
The General Boon, back-woodsman of Kentucky,
Was happiest amongst mortals anywhere;
For killing nothing but a bear or buck, he
Enjoyed the lonely vigorous, harmless days
Of his old age in wilds of deepest maze*.”

Une dimension bucolique glorifiée à son tour, un siècle plus tard, par Theodore Roosevelt lorsqu’il crée The Boone and Crockett Club (1887) pour la conservation des habitats naturels et de la faune : par cette association, c’est la facette de l’explorateur qui se trouve privilégiée. Le fonds, mis au service des grands parcs nationaux, permet une évocation plutôt folklorique de la figure initiale, contournant les sujets problématiques.

Ce que veut dire Sharyn McCrumb, en 1996, lorsqu’elle s’empare de ce héros, ou de ce contre-héros, c’est qu’il y a plus que tout peut-être chez cet homme une résistance au commandement. La narratrice emprunte au journal de Boone l’épisode suivant : « Squire Boone would whip the boys until they pleaded with him to stop. The he’d stop. It worked with all his other sons, but not with young Daniel. Daniel would greet his teeth, and take the beating and take it. « Why don’t you beg? » Squire Boone would ask, when the whipping had gone on too long. « Why don’t you beg? » Daniel couldn’t and wouldn’t. Not then, or ever. Maybe that’s why he lit out for the wilderness – there’s too much begging required in civilization** » (The Rosewood Coffin). Son intention est claire : faire de Daniel Boone quelqu’un de réfractaire à tous les commandements, quelqu’un qui ne se soumettra, ni à l’armée, ni aux colonisateurs, ni même aux tribus indigènes.

Elle construit par symétrie, le personnage de Clayton, dans une identification au modèle : grand connaisseur des montagnes, doté d’un caractère farouche, désireux lui aussi de se tenir à l’écart et vivant d’expédients. Clayton gagne notamment quelque argent en se rendant dans les écoles, où il captive les enfants en racontant la vie de Boone. Endossant des vêtements d’imitation, il rectifie l’erreur répandue, non, bien que chasseur, Dan’l n’a jamais porté de coiffe de trappeur en queue de renard. Pourtant, ce récit est sans illusion, rappelant que l’homme a eu l’initiative de la Wilderness Road, qu’il a facilité par son action la traversée de zones sauvages, difficiles d’accès. En ouvrant la voie d’installation vers l’Ouest aux Européens, ces derniers ont fait reculer par leurs habitations, leurs champs, leurs troupeaux, les peuples premiers. Si lui-même a préféré continuer une existence d’homme des bois, il reste le médiateur de cette hécatombe.

Boone: Did you say trailblazer, pioneer, conqueror…?

*« Entre tous les grands noms qui s’imposent à notre mémoire le plus heureux fut, sans contredit, le général Boom (sic), ce forestier du Kentucky : car, sans avoir versé d’autre sang que celui des ours et des daims, les jours solitaires et innocents de sa verte vieillesse s’écoulèrent dans les profondeurs du désert. » Chant VIII, LXI. Trad. Benjamin Laroche, 1859.

**« Le sieur Boone fouettait les garçons jusqu’à ce qu’ils le supplient d’arrêter. C’est alors seulement qu’il s’arrêtait. Ça marchait avec ses autres fils, mais pas avec le jeune Daniel. Celui-ci serrait les dents, encaissait les coups, encore et encore. « Pourquoi est-ce que tu ne me supplies pas d’arrêter ? demandait le père Boone quand la séance durait trop longtemps. Pourquoi ne pas me supplier** ? » Daniel ne le pouvait ni ne le voulait. Ni alors ni jamais. Peut-être était-ce la raison pour laquelle il avait choisi de disparaître dans la nature. Les civilisés exigent trop d’humilité. » Un cercueil en bois de rose (Trad. Michèle Truchan-Saporta, 1999)