Boone, le 17 septembre 2026
Le plus grand avantage d’une résidence temporaire à l’étranger m’a toujours semblé de pouvoir effleurer la vie. Tu en es sans en être. Les grands débats qui traversent la société, tu les relativises, tu les abandonnes en quelque sorte à celles et ceux qui doivent véritablement les porter. À une plus faible échelle, celle de ton métier, tu t’es largement amusée de réunions au cours desquelles une récente mesure ministérielle virait à l’échauffourée ; tu as regardé tes collègues avec la satisfaction de n’avoir pas à partager leur emballement, bientôt tu serais loin, quelle que soit la décision mise en application.
Cependant, une certaine durée émousse ce sentiment ; n’ayant plus la superficialité du touriste, les questions de société, la politique elle-même viennent te chercher. Par les journaux, par les conversations, tu finis par accepter de ce pays plus qu’une imprégnation, tu en reçois une sommation. Tu auras quitté les USA avant les Midterms, tu ne sais plus tout à fait si c’est une chance ou bien une déception. Une déception en ce sens que tu en auras connu les étapes préparatoires, mais que tu ne traverseras pas l’effervescence du moment. Cela s’arrête là. Avec chaque semaine qui passe, les déclarations officielles se font plus noires, plus dégoûtantes, dans une surenchère, des stratégies qui devraient décourager n’importe qui de voter. Comment ne pas se sentir pris en otage d’un mécanisme qui ne laisse aucune échappatoire ? En quoi y a-t-il choix ? C’est à ce point que tu ne parviens plus à occuper cette place biaisée et cynique de la simple visiteuse.
En abandonnant les Midterms à ce qu’ils sont, une sorte de sondage d’opinion après des mois de déstabilisation intérieure et extérieure, tu pressens malheureusement que la question des élections ne te lâchera pas. Que tu vas la retrouver en France avec cette tripotée de candidatures abjectes qui te fait te demander : est-ce tout ce que le pays est capable de produire ? La complainte du dernier rapport PISA, relative au système éducatif et à son dépérissement programmé, laisse croire que la vacuité des débats en est déjà la conséquence.
Il faudra donc rentrer. J’inscris bien le préfixe itératif. Celui qui sous-entend : chez soi. Maxime Le Forestier chantait “être né quelque part, pour celui qui est né, c’est toujours un hasard” ; certes, dans la longue liste des hasards, il y a mille fois plus cruel. Néanmoins, il me faudra rendosser le mien, l’assumer de nouveau, m’identifier à ses fluctuations, ses dérélictions, ses imaginations, ses inventions, ses abominations.
Être née quelque part, il le faudra. Encore. Toujours. Dommage.