Far from Route 66

Far from Route 66, 30/04/2026

Qu’en serait-il si d’un seul trait tu parcourais la France, l’Allemagne, la République tchèque, la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie ? Ou n’importe quelle autre succession de pays européens ? Qu’en serait-il ? Certes, tu aurais parcouru 4000 kilomètres, mais 4000 kilomètres qui font une simple portion du monde, pas un mythe.

Le design, qui s’inscrit ce matin sur la page d’accueil de ton moteur de recherche, annonce un centenaire inattendu. Tu découvres en fouillant que sont lancées à Springfield, une partie des célébrations d’un siècle d’édification de la fameuse Route 66 : 4000 kilomètres d’un seul bandeau de pavés, de briques, de terre ou d’asphalte parcourant un invraisemblable agrégat de géographies, de climats, de cultures : au sens propre, des états unis, mais unis comment ?

Tu caches mal un sentiment d’envie ; il ne va évidemment pas à ces manifestations occasionnelles, mais à l’idée de ce road trip émaillé d’étonnants paysages, une folie restée dans tes oreilles depuis l’invitation joueuse de Chuck Berry. Tu le sais, ce n’est pas si loin, mais loin, mais trop loin pour que tu fasses l’expérience originale de cette voie, serpentant de Chicago à Los Angeles, ceinturant le continent d’est en ouest.

Ce n’est pas si loin, mais ce sera trop loin, alors, comme pour tant d’autres portions du monde et de son histoire, il y a heureusement les livres : tu as trouvé un dérivatif à ton envie, tu reprends Les Raisins de la colère, cette inscription par le roman de la détresse et du courage. Steinbeck t’emmène dans les pas de la famille Joad. Dans ceux des dizaines de milliers de Okies, qui, dans un effort désespéré de survie, engagent une lente et aride migration. Sur cette route même, qu’une habile manipulation imaginaire t’a incitée à aimer, ils endurent l’exploitation et le racisme, il n’y a pas de miracle californien :

La 66 est la route des réfugiés, de ceux qui fuient le sable et les terres réduites, le tonnerre des tracteurs, les propriétés rognées, la lente invasion du désert vers le nord, les tornades qui hurlent à travers le Texas, les inondations qui ne fertilisent pas la terre et détruisent le peu de richesses qu’on y pourrait trouver. C’est tout cela qui fait fuir les gens, et par le canal des routes adjacentes, les chemins tracés par les charrettes et les chemins vicinaux creusés d’ornières les déversent sur la 66. La 66 est la route-mère, la route de la fuite*.

Le livre a été interdit, brûlé par des individus anonymes, repris dans des dizaines de chroniques, cependant, en dépit de la virulence déchaînée contre ce qui fut considéré comme un brûlot communiste, il a résisté. Et tu l’as lu. Et tu le lis. Et tu te convaincs que de sillonner la France, l’Allemagne, la République tchèque, la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie ou l’Illinois, le Missouri, le Kansas, l’Oklahoma, le Texas, le Nouveau-Mexique, l’Arizona, c’est au fond, encore et partout, la même désunion.

  

*66 is the path of a people in flight, refugees from dust and shrinking land, from the thunder of tractors and shrinking ownership, from the desert’s slow northward invasion, from the twisting winds that howl up out of Texas, from the floods that bring no richness to the land and steal what little richness is there. From all of these the people are in flight, and they come into 66 from the tributary side roads, from the wagon tracks and the rutted country roads. 66 is the mother road, the road of flight. The Grapes of Wrath

 

Photographie Laure Gouraige, 1er mai 2026, Embranchement officiel, Chicago.