Watauga County Public Library / Belk Library

Boone, 05/05/2026

Tu en étais restée à la classification décimale de Dewey. Il t’avait semblé que les bibliothèques s’accordaient plus ou moins à travers le monde autour de grands pans de la connaissance, numérotés de façon analogue, permettant ainsi une orientation dans les rayonnages, qu’ils soient ici ou ailleurs. Tu tombes ce matin sur une section bien lisible, intitulée Christian Fiction, et te voilà très déconcertée par ce qui apparaît comme un genre littéraire spécifique : genre que la nomenclature générale ignore bien évidemment. Ta première interrogation porte sur la latitude qu’auraient les bibliothèques à inventer des catégories inexistantes et leur légitimité à les afficher publiquement. Ta seconde interrogation, plus politique cette fois, sur le sous-entendu discriminatoire qui n’entend pas placarder simultanément Islamic Fiction, ou Jewish ou Buddhist Fiction, ou une série très longue de textes revendiquant une appartenance unique.

D’après ce qu’il faut en comprendre la fiction chrétienne puise dans un fond commun : la bible, or la bible n’appartient pas à la section 800, elle est rangée en 220, tandis qu’elle pourrait bien être considérée comme une fiction. Il y aurait donc dans l’idée de fiction chrétienne un appel à la métafiction, qu’aucun lecteur, qu’aucune lectrice du genre ne s’attend à y voir. Une sorte d’auto-interrogation sur le délicat franchissement entre l’imaginaire romanesque et sa consécration mythique. Mais bien entendu tu ironises, personne ne vient demander à cette littérature autre chose qu’une morale pudibonde, et tu n’oses imaginer la médiocrité de ses intrigues. D’ailleurs, sur une table, à la disposition du public, tu as trouvé un autre jour un simple œillet, accompagné de ces mots : Jesus loves you, preuve inquiétante que dans ce lieu où les abonnements à la presse n’existent pas, le monde s’entraîne quotidiennement à se mystifier.