The Queen and Knowledge (5)

Columbia, South Carolina, Le 27 juin 2026

 

Il y a fort longtemps de cela, Valéry Giscard d’Estaing, alors président de la république, avait voulu « regarder la France au fond des yeux », s’invitant à dîner dans des familles modestes, partageant avec ce peuple dont il ignorait tout, quelques heures d’une conversation non protocolaire. La reine, allant et venant dans les trains, fréquentés souvent par des gens dont le statut incertain leur fait éviter les contrôles des aéroports, s’encanaille à son tour et découvre avec stupéfaction le langage tenu par certains Américains, de ceux qui apparaissent parfois dans des articles de sociologie, mais qu’elle n’a jamais eu le loisir de rencontrer pour de vrai.

La reine croyait dans le bien-fondé (et la nécessité) des fuseaux horaires, mais elle fut priée d’actualiser son savoir. Elle s’instruisit ainsi auprès d’une voisine de table lui déclarant que le décalage horaire est une institution politique (au même titre que l’heure d’été ou d’hiver en Europe). Qu’il y ait, de la côte Est à la côte Ouest des États-Unis, trois heures de différence, ne l’était que par un décret arbitraire dont les citoyens attendaient désespérément l’abrogation (au même titre que l’heure d’été ou d’hiver en Europe). Cette dame fit comprendre à la reine (perchée loin des réalités), que ces différences ne résultaient que d’un lobby commercial : un livreur qui part tôt le matin avec sa cargaison, arrive encore tôt le matin quelques centaines de miles plus loin.

La reine s’abstint d’une question (en forme de déduction) : si demain, Madame, l’on uniformisait les heures dans l’ensemble du pays, certainement voudriez-vous que le meilleur équilibre entre le jour et la nuit correspondît à la situation de votre maison ?

L’autre enseignement qui a bien intrigué la reine, lui a été transmis par une dame, aussi sûrement avisée que la précédente. Il s’est agi évidemment de la question des vaccins, grand motif de complot international. Selon cette nouvelle informatrice, les vaccins ont pour finalité la disparition d’une partie de l’humanité. La population, du fait de leur inoculation, devrait ainsi décroître d’environ 15% à l’horizon de l’année 2030. On vaccine énormément en Afrique, souligne la dame, afin de stériliser la population, puisque, c’est bien connu, les plus indésirables parmi les habitants de la planète ne peuvent être que les Africains.

La reine s’abstint d’une question (en forme de restriction) : Pasteur ne serait-il pas coupable d’une augmentation de l’espérance de vie, et donc d’une préservation de la population ?

Tandis que la reine somnolait, penchée sur sa tablette, une jeune fille s’installa à côté d’elle. Cette présence nouvelle ayant réveillé l’intéressée, la jeune fille s’empressa de parler, alors qu’il devait être minuit ou une heure du matin et que dans un train, c’est plutôt le moment de la discrétion. La jeune Amish, bien qu’arborant la coiffe et la robe modestes, confia qu’elle était tellement excitée par son voyage, qu’elle ne dormirait jamais. La reine apprit donc qu’elle était la deuxième d’une famille de douze enfants, que sa spécialité dans la maison était la couture, qu’elle aimait particulièrement confectionner les vêtements pour les siens, qu’elle vivait entourée de tous les animaux de la ferme, qu’elle trayait elle-même la vache à la main, bien que la pression à exercer sur les mamelles soit très fatigante, c’était elle qui avait le plus de succès à cette tâche, dans les jardins et dans les champs poussaient toute sorte de légumes, de fruits, une récolte fondamentalement nourricière, parce que le régime du groupe était celui fourni par la terre, on dépensait le moins possible, en revanche, on pratiquait volontiers l’échange avec d’autres fermiers Amish disposant d’autres produits, les poules servaient à pondre les œufs, mais pour ce qui est de la viande, on ne les sacrifiait pas facilement, pas plus que les porcs ou les bœufs qui se reproduisent lentement ou s’achètent cher.

La reine apprit encore que tandis que la mère de la jeune fille conduisait la carriole, le cheval s’était emballé, renversant la voiture, blessant sa conductrice, mais comme la tradition refuse que les Amish séjournent à l’hôpital, depuis, la mère était rentrée à la maison, désormais elle ne pouvait plus se baisser, on lui confiait seulement le travail qui peut se pratiquer assise à table, elle met en bocaux des légumes, et longue est la liste de ce que la jeune fille énumère : des haricots, des carottes, des brocolis, de la rhubarbe, des pêches… et pour chaque nom la jeune fille précise si elle aime bien, elle aime la compote, elle boit le lait tout frais, elle cherche à faire envie à la reine, à opposer à la violence ségrégative de sa communauté une forme de beauté agreste, un discours du naturel qui n’a rien d’apprêté, mais dont elle doit sentir la force séductrice pour quelqu’un comme la reine, qui appartient à ce monde matérialiste et individualiste contre lequel elle est mise en garde. La reine resta le plus longtemps possible à poser des questions, jusqu’à ce que toutes deux en vinssent à poser la tête sur leur petite tablette. Lorsque la reine ouvrit les yeux, la jeune fille était là à la regarder, donnant l’impression qu’elle avait veillé tout le temps qu’avait duré son somme : mais elle fut détrompée, il avait suffi, avoua la jeune fille, de poser les mains sur le livre (et il n’était pas besoin de dire lequel) pour avoir trouvé la paix et le repos de la nuit.

 

L’histoire ne dit pas si la reine continua, comme Valéry Giscard d’Estaing, de se dispenser de la voix populaire pour continuer de (se) gouverner.