Chicago, le 18 juin 2026
Toute à ma prétention d’un railtrip de dimension royale, j’en avais oublié qu’on ne décide pas absolument seule. Au rang de ces différentes puissances, on peut toujours inclure le climat, ainsi une tornade est-elle venue interférer dans mes plans, et, de conquête de l’ouest, il n’y eut plus.
Repartons en arrière.
Le train sur des longueurs, des kilomètres ou des miles, un parcours lisse et sans heurts, où n’existe que le regard, c’est ainsi que je m’étais représentée la traversée de ce pays à l’échelle d’un continent. Tandis que je faisais part autour de moi de ce désir, les visages marquaient une certaine incrédulité. Le train ? Mais pourquoi donc ? Avec l’avion, on gagne Los Angeles en quelques heures. Inutile d’avancer l’argument écologique, l’attitude est la même qu’avec Amazon : les fonctionnements délétères en sont connus, mais la facilité d’utilisation révoque au loin la connaissance de ces fonctionnements. Inutile de souligner l’avantage d’une initiation tranquille à la géographie, la crainte n’est que d’ennui. Le train a été curieusement effacé de la mémoire, remplacé par la seule alternative, celle de la voiture, à l’échelle individuelle, celle des aéroports, à l’échelle collective.
Effacé, car il fut omniprésent. Bien qu’il s’agisse d’un passé d’un siècle, un siècle et demi, il s’en trouve de toute part la réminiscence : tant au cinéma que dans les livres, l’Amérique, dans l’imaginaire, ce fut le train. Que s’est-il donc passé pour que cette référence se soit mentalement estompée, que, de surcroît, le réseau en tant que tel ait été démantelé, délaissé ? L’Ouest conquis, n’y eut-il plus besoin du même langage du fer ? La première réalisation d’ampleur, transcontinentale, vise à relier l’Atlantique et le Pacifique. Or, chaque tronçon réalisé s’entend comme une victoire sur les Amérindiens, ils se rebellent contre cette domestication des grandes plaines, à quoi l’on répond par une garde armée des ouvriers. Plus la ligne avance, plus facilement circulent les armes acheminées pour la répression. Il n’est pas un western qui ne reprenne peu ou prou une scène de cette progression forcenée, The Iron Horse, Union Pacific, How the West Was Won… progression qui se concrétise par un accroissement spectaculaire de la population californienne et l’imposition de sa violente colonisation. Persécution des populations autochtones, extermination des bisons, domination de l’espace sauvage, mort de près de deux mille manœuvres chinois dans des explosions, des glissements de terrain, le rail, symbole de la conquête industrielle et du développement capitaliste, s’impose avec la plus grande dureté. Peut-être est-ce cette lourde histoire qui devient facteur d’amnésie.
Comme j’étais en train de lire Des pas dans la poussière de Zora Neale Hurston, j’ai eu l’envie de rapporter cette amusante anecdote. Zora elle-même, encore gamine, tente par tous les moyens d’éviter le monstre qu’elle voit venir avec épouvante : « Le train fit le tour du lac du Lis dans un bruit de tonnerre et s’approcha en grondant de la gare. Je regardais ce truc en pleine figure et lui, il fixait son gros œil malveillant sur moi. Il semblait prêt à me déchiqueter. C’était franchement terrifiant ! (…) Or ce truc ne me disait rien qui vaille. Il me restait une chance de lui échapper, cependant. C’était maintenant ou jamais. Je m’arrachai à la poigne de Bob, me précipitai sous le train et ressortis de l’autre côté. Je rentrais chez moi ! (…) » Nous sommes aux environs de 1900, ce mode de transport est une nouveauté radicale pour cette fillette rattrapée contre son gré, mais, dont l’esprit souple à son âge est prêt à tous les revirements : « On me poussa à bord, hurlante et gigotante, pour la plus grande joie de tous sauf de moi. Dès que je vis les velours et le métal du luxueux compartiment, je me calmai. Le chef de train fit signe au conducteur et le convoi démarra. Cela ne fit pas mal. (…) L’intérieur des wagons était tellement beau que les mots me manquaient pour le décrire. Il me fallut des années pour me remettre de ce béguin » (trad. Françoise Brodzky).
Quant à moi, dans ma gare de Chicago, je ne me suis pas faufilée sous la locomotive, mais c’est une tempête qui l’a fait.
Je ne suis ainsi pas montée à bord du Southwest Chief. Je n’ai vu ni les velours, ni le luxueux compartiment, je suis restée sur le quai. Pauvre reine, nue.
“The train came thundering around Lake Lily, and snorted up to the station. /I was there looking the thing dead in the face, and it was fixing its one big, mean-looking eye on me. It looked fit to gnaw me right up. It was truly a most fearsome thing! /This thing was bad, but I saw a chance to save myself yet and still. /This was the last safe moment I had. I tore loose from Bob and dashed under the train and out again. I was going home. /I was hauled on board kicking and screaming to the huge amusement of everybody but me. As soon as I saw the glamor of the plush and metal of the inside of that coach, I calmed down. The conductor gave the engineer the high ball and the train rolled. It didn’t hurt a bit. /The inside of that train was too pretty for words. It took years for me to get over loving it.” Dust Tracks on a Road : An Autobiography, 1942