The Queen’s Spare Clothes (2)

De Chicago à Seattle, 20 juin 2023

La déchéance de la reine ne s’arrêta pas là – un train manqué pour Los Angeles –. Elle fut envoyée dormir dans une espèce de motel à l’aéroport, là où les lavabos et les douches sont moulés dans une résine à des dimensions qui seraient les mêmes à Bombay, tout étant calculé pour une parfaite identité des plans, une stricte ressemblance des espaces par-delà toute frontière.

Rebrousser chemin ? Trouver une alternative ? C’est ainsi qu’au lieu de frayer avec le Southwest Chief – comment une reine se compromettrait-elle avec un chef, médiocre représentant d’une simple hiérarchie bourgeoise ?  –, celle-ci opta pour un train aux ambitions conformes à sa dimension : The Empire Builder.

Toute ironie exceptée, un nom pareil, il fallait l’oser. L’oser d’autant plus que le trajet entre Chicago et Seattle traverse de nombreuses réserves indiennes, dont de très grandes, comme celle des Blackfeet ou celle de Fort Peck. L’oser encore lorsque l’on sait que Seattle, représentant des Duwamish, ayant traité avec les Blancs, ayant passé pour traître du fait de telles négociations, n’a jamais pu vivre dans la ville à laquelle on a donné son nom. Mais l’histoire toujours s’écrit dans la langue des triomphateurs.

Ce qui succéda à la chambrette d’aéroport, fut ainsi la Roomette, qui, il me faut l’avouer, contint assez mal la série de mes cartons à chapeaux. Certes, la matérialité du voyage ne fut pas tout à fait en concordance avec mon état, mais il y a une rançon qu’aucun privilège d’instauration sociale ne saurait accorder : la montagne, la forêt, les cascades, les lacs, les champs, les troupeaux, l’infinité des verts, le soupçon rose du nuage, la densité sombre des sapins, la ponctuation blanche des sommets, un quartier de lune dans le ciel encore limpide, l’aigle qui vient de se poser, le daim qui paît sans se soucier du ronronnement de la motrice, le doux vallonnement d’un jaune tiède, puis l’espèce de désert rocheux âpre et multimillénaire, le gouffre au-dessus duquel le rail se faufile, le chalet qui abrite une existence irréelle à la pointe d’un rocher, le grain qui sur quelques kilomètres vient soudain cogner à la vitre, des fleurs, des papillons, des oiseaux inconnus, tout cela vint à moi, fut à moi, dans l’instantanéité de mon œil, selon une force plus austère, plus intense, plus rigoureuse, plus enivrante que n’importe quelle autre possession.

Les habits neufs de la reine ne nécessitent alors ni malle, ni paquetage.