Seattle, le 22 juin 2026
Sortant de la gare de Seattle, j’ai été accostée par des rabatteurs, de ceux qui veulent vous faire croire que vous ne savez pas ce qu’est un vrai taxi. J’avais décidé d’aller à pied jusqu’à mon auberge, le plan déjà en tête afin de ne pas ressembler à ces touristes qui consultent frénétiquement leur portable avouant publiquement qu’ils sont les bonnes proies. Il n’y avait à cela pas grand mérite, le découpage géométrique diminuant de beaucoup le risque de s’égarer. Dans les cent premiers mètres, j’ai dû éviter deux ou trois épaves, ravagées de drogue et de misère et je me suis fait l’effet d’une campagnarde, arrivant de ma Caroline où j’avais pris le temps d’oublier la férocité des grandes villes. Puis, je me suis engagée sur la deuxième avenue.
La montée légère, mais continue, me communiquait une impression d’inconfort qui ne pouvait pas s’expliquer seulement par le fait de tirer une valise après un voyage fatigant. Il fallut que mon esprit croise les signes pour que quelque chose me mette en alerte : tous les magasins étaient fermés. J’avais beau essayer de récapituler les jours, malgré le décalage horaire, le temps écoulé depuis mon départ, il ne se pouvait pas que nous fussions un dimanche. Et même un dimanche, l’activité en Amérique du Nord ne cesse jamais. Il n’était pas vraisemblable que les vitrines demeurent éteintes et les immeubles muets. En outre, les passants eux-mêmes avaient disparu. J’accélérai le pas, trouvant à cette quasi-solitude un caractère pesant, et découvrant dans les yeux des rares piétons une lueur d’interprétation désagréable.
Ma stature royale ayant pas mal souffert de mes pérégrinations, j’avais dû réserver une auberge de jeunesse, ne convenant pas à mon âge, mais convenant à mes économies, et, lorsque je l’atteignis enfin, soulagée d’avoir échappé à mon avenue désolée, je gravis des marches couvertes d’une moquette qui chiffrait cinquante années d’utilisation pour le moins, et, à l’angle desquelles je tombai sur une espèce de sumo. Une stature dans les cent cinquante kilos, en débardeur marcel, occupant la largeur de l’escalier, qui fit monter encore un pouls qui battait déjà fort. Une étape à Seattle s’imposait-elle vraiment ?
J’eus plus tard explication de ce singulier accueil. Le dernier match de coupe du monde avait eu lieu dans la ville même, la veille au soir. Les supporters de football s’étant déchaînés toute la nuit, il ne restait plus grand monde en état à l’heure de mon arrivée. De surcroît, les commerçants ayant travaillé jusqu’à l’épuisement pour profiter de cette aubaine s’étaient abstenus de paraître à leur tour. Je venais de découvrir une cité hors d’elle-même, un peu comme au lever après trop d’alcool, trop de dope, les gens disent qu’ils sont déchirés. Il y faut des cafés et des heures de verticalité pour renouer avec une certaine normalité. Cela n’arrive pas qu’aux gens. Il y a donc des lendemains d’excès, trop de visiteurs réunis à la fois, trop de canettes débordant des poubelles, trop de pieds d’immeubles pris pour des urinoirs, trop de trottoirs maculés de vomi, trop de trophées piétinés, de tracts déchirés, des gradins vides, des écrans géants éteints, des rubans de démarcation qui volètent au vent, il y faut des balayages et des heures de camion de lavage pour restaurer l’architecture du quotidien. J’étais arrivée dans une Seattle déchirée.
Puis celle-ci s’enroba lentement de soleil, s’étira peu à peu dans l’air marin, tremblota sous le pétillement des vaguelettes, séduisante, aguichante, faisant tomber l’une après l’autre, les résistances de notre reine effarouchée.
And to think there are queens to ennoble soccer players…